Souvenirs de lycéennes

lundi 6 janvier 2020

Après une scolarité primaire à l’école élémentaire Montesquieu du Lycée Gsell depuis la 9 ème, en octobre 1949, après avoir passé l’examen d’entrée en sixième, je me retrouvai tout naturellement dans la partie lycéenne de Stéphane Gsell où j’allais poursuivre ma scolarité lycéenne de la sixième A à la 1ère AA’.
Pas de dépaysement, je partageais la même cour de récréation, je retrouvais les camarades de classe ou de jeux de mon enfance d’écolière. D’autres petites filles arrivèrent des écoles de faubourgs oranais et de villes/villages de l’Intérieur.
Et j’eus le bonheur d’effectuer tout mon cursus, au rez-de-chaussée de l’établissement, dans les deux classes, à droite et à gauche du perron.

La première journée (et il en fut ainsi tout le long de ma scolarité), nous nous rangeâmes devant le perron, par classe, deux par deux, sous l’ œil vigilant de surveillantes à la mine sévère, conscientes de leur rôle et dont certaines attirèrent mon attention, notamment les deux sœurs PILLEMENT, coiffées d’une résille à pois et portant comme boucles d’oreilles des papillons ou des oiseaux de couleur vive.
En haut du perron, je fis la connaissance de la Surveillante générale, Mademoiselle PASCAULT, au visage régulier, fin et mince, les cheveux retenus sur la nuque par un chignon impeccable. Certes, elle était impressionnante car elle n’avait pas l’air d’avoir envie de rire, mais elle ne m’inspira pas trop de crainte. Mademoiselle PONS ne riait pas non plus et veillait à ce que nous rentrions en silence. Une fois, au cours de ma scolarité, il nous est arrivé d’être réprimandées alors que, prises de fou rire, nous montions le grand escalier pour assister au cours de dessin ou de sciences.
Dès l’entrée dans la classe, je me plaçai à la première table, juste au pied du bureau du Professeur et une élève vint s’asseoir à mes côtés. Bien vite, j’appris qu’elle s’appelait Badya BENKARTABA. Elle venait de l’école de Filles d’Eckmühl. Aussitôt, nous sûmes que nous allions bien nous entendre et notre amitié a perduré. Son père, commissaire de police, était un ami du mien. Quelque soixante ans après, lors d’un voyage d’amies Alysgotes à Oran, ces dernières ont vu Badya, sont allés au Lycée avec elle et elle a tenu à se faire photographier à la place que nous occupions toutes deux petites lycéennes, en sixième.
J’avais failli entrer en 6ème, chez les religieuses Trinitaires car la Mère Supérieure
de la Rue d’Arzew avait proposé à mon père de me prendre, gratuitement, comme élève externe dans son établissement. Lorsque j’eus connaissance de ce projet, je dis à mes parents que s’ils me mettaient chez les religieuses, je leur arracherais la
cornette et me ferais mettre à la porte.
J’étais très heureuse au Lycée. Je fis vite connaissance de nos professeurs ; Madame TOUILLEUX en français-latin dont je garde un excellent souvenir, Madame BELLABEUF en maths qui avait été institutrice à l’Ecole Montesquieu, Mademoiselle CHICHE en anglais qui, malgré sa stature impressionnante, était d’une grande douceur et sut très vite nous faire apprécier la matière qu’elle enseignait. En 6ème et 5ème, je fus une excellente élève mais à partir de la 4ème je fis partie de la moyenne de la classe.
J’abordai le latin sans aucune difficulté, ayant acquis, comme toutes mes cama-
rades, une solide connaissance de la langue française dans les classes primaires, notamment grâce à ce fameux BLED, tant décrié dans les années qui suivirent
1968 !!.

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De mon parcours lycéen, je me souviens surtout de mes professeurs de lettres :
- Mesdames TOUILLEUX, FERRO, BAROUSSE, CLAMADIEU, DUCHET, en français, latin, et grec dès la 4ème.
- En Histoire-Géographie Mesdames POMET, NICOL (JACQUES), BOUCHARA, OLIVA, ALLANNO.
- En anglais : Mesdames RIVAL, MEDIONI-DAHAN, DEI, DEVALLET.
- En maths, hormis Mme PELLABEUF, j’eus Madame RIGAUD, Mlle BENZECRI, et ???
- En sciences physiques ou naturelles Mlle EMSELLEM, Mesdames RIGAUD et DARIES.
- En gymnastique, Mademoiselle GAS, Madame AMIEL. ... Je n’ai jamais été très sportive. A part l’athlétisme, je n’étais guère attirée par les jeux de ballon, notamment le volley-ball car je trouvais que le ballon était trop dur mais nos professeurs n’étaient pas draconiennes et nous avions le loisir de nous isoler pour discuter, près de la petite construction qui se trouvait sur le terrain de sport.


- En musique, la fameuse, Madame BROSSET, seule matière où je copiais pour les dictées musicales car j’étais incapable de reconnaître les notes alors que je faisais du piano.
- En dessin, Mme GOSSELIN ;
- En couture, Mme COHEN.
Mes camarades de promotion m’aideront à compléter les noms oubliés.

Ayant fait le choix de rester élève de l’Enseignement laïc, j’y trouvais ce que mon esprit épris d’indépendance et de liberté y cherchait, c’est-à-dire :
- le respect de toutes les opinions et confessions,
- ce brassage d’élèves venues de toutes les catégories sociales,
- l’enseignement prodigué par des enseignantes d’une grande conscience
professionnelle, soucieuses de nous apprendre à réfléchir, de former nos esprits en respectant nos personnalités, de permettre à nos capacités intellectuelles de se développer et de s’épanouir.
Elles aimaient leur métier et les élèves qui leur étaient confiées. Preuve en est l’amitié nouée avec celles que nous avons retrouvées dans Alysgo. Elles nous ont confié que le meilleur moment de leur carrière avait été celui de leur enseignement au Lycée Gsell. Etions-nous des élèves exceptionnelles ? Pour la majorité d’entre nous certainement pas mais peut-être cela était-il dû à nos personnalités attachantes, studieuses, respectueuses et disciplinées.

La laïcité, pour moi, celle que j’ai vécue en Algérie, c’était l’ouverture.

Je n’ai connu au lycée aucun mouvement de contestation ni de protestation. Seul, le monôme annuel de fin d’année auquel les « garçons » du Lycée Lamoricière venaient réclamer notre participation. Heureux temps où la jeunesse s’épanouissait, dans la joie, l’insouciance et la sérénité !

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Quelques professeurs m’ont profondément marquée et m’ont appris à nuancer mes jugements, tout particulièrement mes professeurs de français-latin-grec - matières qui avaient ma préférence - en dehors de l’histoire et de la géographie :
Mesdames BAROUSSE et CLAMADIEU. Je ne peux penser encore à elles sans une certaine émotion et une grande reconnaissance.
J’évoquerai spécialement Madame BAROUSSE, belle et douce jeune femme au visage de Madone moyenâgeuse que j’ai eue 2 années. Très timide en classe, même en 1ère, elle savait m’encourager avec beaucoup de bienveillance.
Chaque cours de latin ou de grec commençait par un exercice de vocabulaire = 10 mots de français à traduire en latin ou grec et vice-versa - cela très rapidement. En effet, nous devions apprendre les mots nouveaux rencontrés au cours de nos préparations de textes latins ou grecs faites à la maison.
Ainsi, lors des versions réalisées en classe tous les 15 jours ou lors des compositions, nous n’avions recours aux dictionnaires GAFFIOT ou BAILLY que pour quelques termes nouveaux.
En latin, Mme Barousse nous avait appris à construire méthodiquement les textes de version en respectant le plus possible l’ordre des mots, à effectuer une traduction fidèle à la pensée latine et dans le meilleur français possible. Quelle subtile gymnastique de l’esprit que je considérais souvent comme un jeu, même si ce n’était pas toujours évident pour certains auteurs !
Ces exercices me passionnaient et si, à la maison, j’y mettais parfois plusieurs heures, je n’éprouvais ni découragement, ni lassitude.
J’ai mesuré depuis longtemps la somme de travail qu’elle devait effectuer en dehors des heures de classe car si nous avions à rendre, immanquablement, tous les quinze jours, compositions françaises, versions et thèmes latins et grecs, Mme Barousse, elle, s’adonnait ponctuellement aux corrections, au même rythme.
Comment ne pas progresser en dissertation française, alors que pour nous y aider, elle demandait qu’après avoir eu connaissance du sujet, nous lui en remettions, une semaine après, le plan qu’elle corrigeait en l’annotant, de sa fine écriture rouge.
Elle devait y passer une grande partie de ces nuits mais rien ne paraissait de sa fatigue dans ses attitudes envers nous : toujours la même égalité d’humeur et la même douceur. J’avais remarqué ses doigts jaunis par la cigarette - recours indispensable sans doute pour tenir éveillée -. Peut-être est-ce pour cela qu’elle nous a quittées, atteinte d’un mal irrémédiable, peu de temps après son départ en retraite ! !
J’étais intéressée par l’anglais mais, trop réservée, je n’osais m’exprimer et j’ai réalisé, bien des années plus tard, que j’avais « l’oreille déficiente ». Mes professeurs ne m’en tenaient pas rigueur, hormis en 5ème Mme RIVAL, personne rigide dont le caractère tranchait nettement avec ceux de Mlle CHICHE et Madame DAHAN, si douces.
Si, au cours de la récitation d’un poème, vous marquiez un temps d’arrêt dû à la peur - ce qui m’arriva une fois - elle vous renvoyait avec un péremptoire : « Mlle Tinthoin, ZERO, à votre place ». Elle s’ingéniait à nous noter au quart de point. Toutes les amies retrouvées dans Alysgo et qui l’ont eue comme professeur en ont gardé le même souvenir.

J’ai eu d’excellents professeurs d’histoire-géographie comme Mme ALLANNO et Melle OLIVA laquelle ponctuait toutes ces phrases de« n’s’ pas ». Alors, nous nous amusions à les compter - (64 dans l’heure !). Que voulez-vous, la jeunesse a ses distractions !.

En maths, j’avais des difficultés en géométrie et je n’ai jamais su faire une démonstration - exercice que je jugeais inutile et peu passionnant. Dans la section A que j’avais choisie, cette matière ne prenait qu’une heure et demi de notre emploi du temps hebdomadaire. La majorité d’entre nous n’y excellait guère et nous nous arrangions pour avoir 81/2 de moyenne afin d’éviter, en septembre, l’examen indispensable au passage dans la classe supérieure.
Je prenais donc, en 3ème, des leçons de maths avec mon professeur, Mme RIGAUD, qui nous amusait avec ses expressions« qui lui aide ? » et « Soixante-et-douze. » J’ai su par la suite qu’elle était originaire de Toulouse.
Hormis en géométrie, je refusais l’aide de mon Père, tenant à obtenir la note que méritait mon travail personnel.

Riches ou pauvres, de milieu cultivé ou non, nous recevions le même enseignement :
mêmes programmes, mêmes livres pour chaque matière où nous puisions nos connaissances, progression méthodique dans les apprentissages "pas de réformettes annuelles !".

Nous étions à égalité dans les chances de réussite.

Nos récréations se déroulaient, joyeuses dans un certain calme au cours desquelles nous pouvions retrouver d’anciennes camarades qui avaient choisi d’autres sections. J’appréciais le fait d’être dans le même établissement scolaire depuis l’âge de 5 ans et de ne pas avoir eu à changer d’école. Je connaissais ainsi beaucoup d’élèves.
De plus, dans les classes, nous étions mélangé externes, demi-pensionnaires et Internes, ce qui fait que nous avons pu nouer, entre nous, d’excellentes et durables relations d’amitiés.
J’aimais retrouver, chaque matin, mes camarades et bien des années après, dans Alysgo, je me suis rendu compte que mes camarades, elles aussi, avaient gardé un bon souvenir des années passées ensemble.

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Pendant toute ma scolarité, je me suis sentie à l’aise au lycée et éprouvais du plaisir à m’y rendre. Je travaillais consciencieusement sans penser à rivaliser avec les autres. Nous n’étions pas des jeunes filles modèles et à l’occasion, nous nous laissions aller à quelques espiègleries mais je n’ai jamais eu connaissance de problèmes graves. Jusqu’en fin seconde, j’ai toujours eu comme Directrice, Madame BOSC qui ne manquait pas de venir, chaque trimestre, remettre le Tableau d’Honneur.

Comme elle nous connaissait individuellement, ses justes appréciations avaient un réel poids pour moi.

Une fois, seulement, elle eut à intervenir dans notre classe, en dehors de ces périodes. Je ne me souviens plus dans quelle classe mais, un jour, elle fit son entrée munie de 2 morceaux de chaises, à la recherche de la responsable d’un tel méfait.
Debout, comme il était d’usage, nous attendions, silencieuses. La situation était assez comique mais nous n’avions aucunement envie de rire. Enfin, la camarade à qui il était arrivé cette mésaventur , avoua. Je pense qu’elle n’y était vraiment pour rien. L’objet du délit avait dû être victime de l’usure du temps !
Malheureusement, elle nous quitta pour un lycée algérois et elle fut remplacée par Madame ALATA, venue de Métropole, qui avait voulu imposer aux externes le port d’un tablier ! Ce changement n’avait pas été reçu avec enthousiasme et nous ne nous y pliâmes pas.
Si nos surveillantes tenaient au respect de la discipline la plus élémentaire, je ne me suis jamais sentie terrorisée. Je sais qu’elles remplissaient leur devoir et je n’ai jamais été victime de quelque injustice.
Mademoiselle PASCAULT que j’ai retrouvée par téléphone après la création d’Alysgo m’a fait cette confidence : « Quand je devais sévir dans des situations parfois cocasses, j’avais fort envie de rire mais je ne le devais pas ». A ce propos, je voudrais vous raconter une aventure amusante :

J’étais en 3ème et prenais, un après-midi par semaine, après la fin des cours à 16 heures, une leçon particulière de maths à 17 heures, avec notre Professeur, Mme RIGAUD.
Nous étions au mois de juin. Nous avions devant nous une heure de libre. Avec mon amie Michèle Tœrnig, nous avions convenu d’aller acheter, sur la Place Jeanne d’Arc, des cornets de glace pour nous et pour deux amies pensionnaires. Elles nous avaient donné, pour cela, de l’argent. Or, il était interdit d’acheter quoi que ce soit aux Internes. Nous passâmes outre au règlement et toute heureuses, nous remontâmes au lycée à grande vitesse pour que les glaces ne fondent pas, munies chacune de deux glaces. Après avoir franchi le petit portillon qui donnait sur la cour, nous vîmes arriver du perron, Mademoiselle PASCAULT. Nous allions être prises au piège. Il fallait faire vite. Michèle, plus rapide que moi, s’engouffra sous le préau des classes primaires et alla jeter les cornets de glace dans les WC du fond de la cour. Quant à moi, je m’étais arrangée tant bien que mal pour enfourner les glaces dans la bouche quand je me suis retrouvée devant la Surveillante générale, incapable, et pour cause, de répondre à sa question. Je vous laisse imaginer la scène ! Aucune punition ne s’en suivit.

Papa, Parisien, répétait souvent :
« En Algérie, on s’élève par l’éducation et l’instruction ».

Il estimait, également que nos Professeurs étaient des femmes supérieures de par la qualité de leur enseignement.

Bien à regret, je quittai Gsell en septembre 1955 pour faire ma Philo au Lycée Balzac de Tours. Mais là, je tombais dans un tout autre univers !!

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Dès la création d’Alysgo, à l’évocation de nos jeunes années, d’un commun accord, nous nous sommes souvenues avec émotion de nos professeurs dont certaines nous ont fait la joie de nous rejoindre dans ALYSGO.
Je citerai Madame BAROUSSE avec laquelle nous avons échangé quelques lettres chaleureuses mais qui est partie trop tôt. J’ai revu Mlles COURT, CARDUSI, LOUMAGNE, DESBUCQUOIS, Mesdames ROBBA, ai entretenu ou entretiens encore de chaleureuses relations avec Mlle ANTOINE (professeur de philosophie que je n’avais pas eue), Mesdames BOUCHARA qui a longtemps assisté à nos réunions languedociennes, CLAMADIEU, NICOL-JACQUES - Annick, mon amie rennaise - , GARSON-KALFON qui me téléphone encore quelquefois, Jenny SALESSY, Mme NAREJO que je n’ai jamais eue comme professeur de gymnastique mais qui nous a soutenues et encouragées, Claudie et moi, dans la création de notre association.
Quel bonheur d’avoir retrouvé, Madame DAHAN, « Yolande », ma grande sœur de cœur, et connu son époux Georges, « Présents » à nos réunions tant qu’ils l’ont pu et pour qui j’éprouve une très réelle affection.

Odile TINTHOIN-PERElRA da SILVA




MA SCOLARITÉ


A l’époque de ma petite enfance, du moins à Oran, il n’y avait ni crèche, ni maternelle…

Ma première année d’école, je l’ai effectuée à l’école des « Dames Africaines » en l’église de Maraval.
J’étais une très bonne élève. Chaque samedi, je revenais à la maison avec une médaille de la Vierge autour du cou. Le ruban multicolore avait toujours des tons chauds et chatoyants (comme l’on trouve parfois sur certaines boîtes à gâteaux ou à chocolats)……

A la rentrée suivante, j’ai été inscrite au Cours Lafontaine dirigé par Mme AMOROS, à côté du cinéma le Mondial (les deux propriétaires étaient de la même famille).
Il y avait deux classes filles et deux classes garçons correspondant aux CP1 et CP2, une petite cour de récréation et un minuscule préau avec 3 WC à « la turque ».
Je n’ai pas de souvenir très particulier de ces deux années-là, si ce n’est les bagarres entre garçons et filles et le jeu de « burro flaco » (âne maigre) que jouaient les garçons : trois garçons se tenaient par la taille, dos penché, l’un d’eux se tenant au mur, les autres essayaient de monter à califourchon sur eux, jusqu’à ce que l’ensemble s’écroule.

A la rentrée 1949, j’ai enfin été inscrite au CE1 à l’école MAGNAN à Boulanger. (A l’époque, nous disions cours préparatoire, cours élémentaire, cours moyen).
L’école MAGNAN était un très grand bâtiment avec deux entrées (une pour les filles, une pour les garçons). Les classes étaient disposées en forme de « U », avec des arcades qui soutenaient le 1er étage, un préau et une cour commune partagée en deux par une grande bâche, et ce jusqu’à hauteur du premier étage.
Toute l’école était partagée en deux : inutile de vous dire que les ballons qui passaient par-dessus la bâche et les billes qui passaient par en dessous,c’était très, très courant.
Les maîtresses et maîtres qui surveillaient les cours respectives avaient bien du fil à retordre ! Entre temps, à une centaine de mètres de là, une nouvelle école de garçons se construisait, de même qu’une « petite zile » (mot à mot : petite asile) tenant lieu à la fois de crèche et de maternelle.

Ainsi, à la rentrée 1950, nous eûmes enfin toute l’école pour nous, les filles.
Je me souviens encore du nom de mes quatre maîtresses : Mesdames LABUSSIÈRE, POUJADE, RICO et COTY.
Madame Poujade.me donnait des cours particuliers dits « répétition » (cours du soir) à mi-tarif pour que je m’instruise davantage, car étant donné les idées de l’époque, Papa avait décrété que « plus tard, quand je serais grande, je devais être députée ». Rien que cela !!
Dès lors, à l’école, toutes les classes étaient représentées du CP1 au CM2. Les petites classes étaient situées au rez-de-chaussée, les plus grandes avaient droit au premier étage – étage où se trouvait également le bureau de la « Dirlo » (pardon ! de la Directrice).
Parfois, quand une maîtresse devait s’absenter un petit moment, elle faisait souvent appel à la meilleure élève de la classe d’à côté pour surveiller sa classe. Bien des fois, Mme Rico a fait appel à moi dans la classe de Mme Coty puisqu’elle m’avait eue précédemment comme élève.
Si nous étions sages ou avions bien travaillé, nous avions droit à un « bon point ». Dix « bons points » donnaient droit à une image. Dix images donnaient droit à une grande image. Parfois aussi, mais c’était plus rare, un « billet de satisfaction » était accordé

A cette époque, nous étions trois copines inséparables : Danièle CHATAIL, Marie-Jeanne LLAMAS et moi-même. Nous nous partagions l’honneur des corvées d’essuyage du tableau et surtout du remplissage des encriers en porcelaine avec la bouteille d’encre confectionnée par la maîtresse.
Il y avait une très grande rivalité d’influence entre Marie-Jeanne et moi. J’étais première dans toutes les matières et Marie-Jeanne deuxième. Par contre, question discipline, Marie-Jeanne était première et moi seconde.
Et oui ! je n’étais pas toujours très sage en classe. …. ;

Chaque mois, sur un « cahier mensuel », nous faisions dictée, grammaire, calcul, géographie, histoire et nous étions notés sur chaque matière.

Les fins de classe :
Ces jours-là, il fallait apporter des chiffons et de la bougie et nous astiquions les tables pour effacer tous les graffitis que nous avions pu faire en cours d’année.
On frottait les bougies sur toute la surface de la table et on faisait briller avec les chiffons. L’huile de coude allait bon train, chacune voulant que sa table soit la plus propre et la plus belle.
Et après la « récré », qu’est-ce qu’’on chantait ? Gai, Gai, l’écolier, c’est demain les vacances ! »

A chaque rentrée des classes, une bourse aux livres se tenait Place des Victoires (surnommée Place des Histoires). Elle était toujours spontanée et uniquement constituée d’étudiants. Ceux qui entraient en 5ème vendaient leurs livres de 6ème et achetaient les leurs à ceux qui entraient en 4ème. Car il n’y avait aucun livre fourni par le collège ou le lycée. Tout était acheté par les étudiants eux-mêmes. Les nouveautés devaient être achetées en librairie (soit Heintz, soit Manhés). Tout, absolument tout, était payant pour les études (pas comme aujourd’hui) et les bourses d’études étaient toujours les bienvenues.

En classe de 5ème (1954-1955), au lieu des traditionnels cours de gym, nous avons eu piscine une fois par semaine. Nous partions en car à la Piscine municipale Bastrana. C’est là que j’ai appris à nager bien comme il faut (et pas barboter, comme je le faisais auparavant) J’étais entraînée par Jean BOITEUX et son épouse Monique POIROT – tous deux anciens champions de natation.
J’ai obtenu mon Brevet Elémentaire de Natation (25 mètres, nage libre, crawl) le 31 mars 1955. C’est là que j’ai côtoyé, pour la première fois, Alain GOOTWALÈS qui est devenu, par la suite un Grand Champion de Natation.
Monique et Jean avaient de grands espoirs en ma petite personne. Mon Papa m’a donné à choisir entre la natation et les études, me précisant bien qu’avec le sport on s’en sortait parfois, avec les études on s’en sortait toujours.
Alors, j’ai tiré un trait sur une hypothétique carrière de nageuse et j’ai continué les études ;

La même année, le 13 mai 1955, je passais le « certif » (certificat d’Etudes primaires). Il n’était pas obligatoire dans le secondaire, mais un diplôme de plus ne nuit jamais à personne.
Je me souviens qu’il fallait réviser toutes les connaissances acquises dans le primaire, ce qui fait que les « secondaires », nous étions plus mortes que les primaires.
Quand les résultats ont paru sur l’Echo d’ORAN, j’étais bien soulagée, j’avais la vague impression de tout avoir fait faux. C’est fou quand on doute !
Les anti-sèches étaient très rarement utilisées et, de plus, les sanctions tombaient lourdement. Alors, cela se résumait à « tu sais, tant mieux, tu ne sais pas, tant pis ».

Ma 4ème s’est passée sans fait particulier à signaler, si ce n’est qu’au premier trimestre j’ai accusé une baisse de régime.
A chaque fin d’année, les plus grandes jouaient une pièce de théâtre du répertoire de Molière dans la cour de « récré » avec pour public toutes les élèves et tous les profs du collège. Pour ma part, en 3ème, notre classe a joué « L’Aiglon » de Edmond ROSTAND.

J’ai toujours aimé la lecture et les beaux livres. Assez jeune, j’allais tous les 15 jours environ à la librairie du quartier, chez Mme KALIFA et j’achetais toujours deux B.D. « Intrépide » qui était pour filles et garçons et « Héroïc » que j’ai acheté à compter du n°2. C’était plutôt pour garçons mais j’aimais bien ces histoires de Cowboys et de Peaux rouges
Quand nous avons emménagé aux H.L.M. de Maraval, j’ai déserté la librairie Kalifa. Très souvent, le samedi, j’allais en centre-ville avec Maman au Prisunic ou alors chez DARMON – juste histoire de faire les magasins. J’en ramenais habituellement un livre de la collection « livre de poche » afin d’agrandir ma bibliothèque.

Me voici maintenant en 3ème, année 1956-1957. Quelques échauffourées çà et là avec les fellaghas qui s’approchent de plus en plus de la ville. Les quartiers musulmans (Village Nègre, surtout) commencent à bouillonner ;
On entend parfois des injures. On fait comme si…

Juin 1957, je passe enfin le B.E.P.C. (brevet Elémentaire du premier Cycle) du Second Degré), - options Anglais et Sciences -. Je pensais avoir tout raté, mais quand j’ai lu les résultats, quelle joie a inondé mon cœur ! Aux yeux de toute la famille, j’étais enfin quelqu’un ! Après un très beau parcours scolaire, je passais d’office en Seconde moderne au Lycée Stéphane Gsell.

2ème – 57/58, Je suis inscrite au tableau d’Honneur et je passe en 1ère M2.
Année 1960/1961, je passe en classe de Sciences Expérimentales
Juin 1961, je passe la 2ème partie du bac et je la loupe. Je décide d’arrêter mes études et de chercher du boulot. Je passe donc des tas de concours : douanes, préfecture, poste et notamment celui d’agent des impôts, le 1er juillet 1961.
En attendant les résultats aux concours, je donne des cours de français à de jeunes enfants des HLM pour les mettre au niveau de leur classe. Je prenais un franc de l’heure, une misère ! mais cela m’occupait.
Je trouve un « job » d’employée aux écritures à la C.A.C.O.B.A.T.R.O (Caisse Coopérative du Bâtiment et des Transports routiers) en plein centre-ville, en janvier 1962. Après un mois d’essai, je signe mon contrat de travail. Le même jour, à midi, en rentrant à la maison, j’ai une convocation pour travailler à la Préfecture de Police

Je commence à travailler à l’ancienne Préfecture, bd Oudinot et Place Kléber, à compter du 1er février 1962., puis à la nouvelle préfecture. Je suis affectée au B.S.D.N. (Bureau Spécialisé de la Défense Nationale).
Nous nous occupons d’établir les arrêtés d’emprisonnement (ou de libération) des terroristes, arrêtés jugés par tribunal d’exception, et incarcérés ou relâchés.

La nouvelle Préfecture est un très bel immeuble, très spacieux, très bien éclairé par rapport à l’ancienne préfecture où on manquait de place et de clarté. Elle est située bd Maréchal de Lattre de Tassigny, face à la Cité de Lattre de Tassigny – magnifique bâtiment de 15 étages -. Le 14ème est destiné au Préfet, le 15ème sert de salle de réunions, banquets et autres pour le Préfet.
L’ensemble est précédé d’un monumental escalier et d’un avant corps de 5 étages. Tout l’ensemble est clôturé par une très haute grille et un très grand portail en permet l’accès.
Nous « emménageons » dans nos nous nouveaux bureaux en avril 1962, l’ancienne préfecture ayant été réquisitionnée pour y cantonner une ou deux unités d’appelés du contingent ainsi qu’un certain nombre de gardes mobiles (que nous appelions « les rouges » par rapport à la gendarmerie, « les blancs ».
Cette distinction paraissait évidente à la vue du liseré ornant leurs képis.
J’ajoute que « les rouges » n’étaient pas très tendres avec la population, que ce soit européenne ou musulmane.
Dommage, j’aimais bien l’ancienne préfecture, place Kléber derrière laquelle se trouvait mon ancien collège, non loin de l’hôpital militaire Baudens.
C’était le vieux quartier, le cœur d’Oran.


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Les Evénements de 1958
C’est cette année-là que les évènements commencent à prendre de l’ampleur. Ce qui n’était que de simples escarmouches dans les petits villages du Djebel, s’intensifient peu à peu. Les attentats commencent à se perpétrer aussi en ville.
C’est aussi en mai 1958 que nous acclamons avec ferveur le Général De Gaulle comme sauveur de l’Algérie française.
Je me souviens être allée avec Maman au Champ de Manœuvre et attendre des heures et des heures l’arrivée de De Gaulle, mes chaussures à la main (c’étaient des chaussures neuves et après avoir beaucoup marché et piétiné, celles-ci me faisaient mal).
Nous scandions sans arrêt « De Gaulle au pouvoir ». Nous étions tous unis dans une belle fraternité, tous les Oranais sans exception : catholiques, musulmans, juifs.
Qui était à l’origine de ce grand rassemblement ? qui nous a fait acclamer De Gaulle au lieu de quelqu’un d’autre ? Je sais seulement que ce sont tous les politiques qui étaient derrière tout cela, et De Gaulle en premier !!

C’est cette fameuse journée, sur l’estrade dressée et pavoisée de drapeaux tricolores qu’il prononça son si célèbre : « je vous ai compris ».
« Je vous ai compris » (tu parles). Il nous a bien eus, oui. J’ai lu dans une de ses biographies qu’il envisageait depuis 1947 une Algérie indépendante !!
Puisqu’il nous avait si bien compris, pourquoi ne pas nous l’avoir dit ? Pourquoi ne pas nous avoir préparés à l’idée de devoir partir de la terre qui nous avait vus naître ?
Pourquoi ne nous a-t-il pas dit qu’un jour nous serions des « rapatriés » détestés et rejetés.
Pourquoi ? Pourquoi ? Elle est vraiment belle la politique !! (Même maintenant, c’est " kif-kif, bourricot !")
Toujours est-il que grâce à nous, les « Pied-Noir », il est devenu Président de la République en 1959.

Eté 1960
Les évènements n’en finissent pas. Il faut tenir coûte que coûte. Même les renforts des soldats métropolitains ne peuvent rien faire.
Les pauvres, ne connaissant pas le terrain, se retrouvent pris au piège dans les djebels. Beaucoup y seront égorgés par les fellaghas.
Nous allons de temps en temps à la plage, mais plus deux mois et demi comme avant. Et nous faisons toujours très attention à tout et à tous ceux qui nous entourent.
Le cœur n’y est pas. Même les copains et les copines semblent ailleurs.
Le sort de notre terre nous préoccupe tous.
Les attentats sont de plus en plus meurtriers.
L’OAS a décrété que tout européen achetant dans une boutique musulmane serait plastiqué. Aussi les explosions fusent un peu partout. Nous avons droit à de très nombreuses nuits bleues. Le tout est scandé par des concerts improvisés de casseroles.
Comme nous ne pouvons plus descendre au cabanon et que, toujours à cause des attentats, nous ne pouvons plus faire le boulevard, chacun s’occupe comme il peut le dimanche. Moi, je brode mon trousseau… je fais aussi les mots croisés du journalet comme j’aime énormément le sport, j’écoute à la radio les reportages cyclistes et surtout les marches de foot…. J’ai toujours soutenu les « Blancs », le SCBA (Sporting Club Bel Abbésien) dont le dernier quart d’heure était toujours plein de surprises.

…Notre pauvre Maman de Papa qui était devenue un peu gâteuse à la suite des évènements retombe en enfance…. Un jour, à midi alors que je lui donnais sa purée, elle m’a fait un sourire et elle est morte dans mes bras…. Quelle douleur !
Le lendemain, alors que nous étions à l’Etat civil, voilà que des coups de feu et des rafales de mitraillettes éclatent tout près, probablement vers le Théâtre, rue d’Austerlitz (notre fameuse « rue des Juifs »).
Immédiatement, employés et usagers, nous nous couchons par terre. Ainsi la déclaration de décès de Iñés, Thérèse Amoros, veuve Llopis, a été dictée à plat ventre.
Pour la cérémonie à l’église de Maraval, le curé a bien voulu se déplacer à condition d’avoir une voiture à disposition…. L’enterrement au cimetière de Tamashouet s’est rapidement déroulé. Le cercueil a été déposé et recouvert de terre. Nous n’avons même pas pu faire mettre une dalle de marbre….

Les attentats se multiplient. Les plasticages sont monnaie courante…. Le couvre-feu est instauré. Toujours est-il que sur la terrasse, il y avait des tours de garde afin de prévenir tout mouvement suspect. Il y avait également des militaires qui nous escortaient quand nous allions chercher le pain et faire les courses. Je ne compte pas les fois où je ne suis pas allée travailler, car les Bus ne voulaient pas aller au centre- ville de peur de se faire mitrailler, ou alors c’était comme ils le disaient « à nos risques et périls ».

Mai 1962
Un matin, une énorme déflagration nous fait sursauter. Nous allons à la fenêtre et nous voyons au loin, à l’est, une énorme fumée. Papa… me dit : « On dirait que c’est à la Préfecture ».
A 11h et demi, je prends donc mon bus pour me rendre au boulot. Arrivée sur place, je vois un attroupement. J’aurais dû faire demi-tour, mais je vais travailler. On laisse entrer les employés, nous avons nos cartes. Les employés du matin sont restés consignés au bureau. L’attentat a eu lieu dans les appartements du Préfet au 14ème étage, juste au-dessus. Je téléphone tout de suite au gardien de notre immeuble pour qu’il prévienne Papa. Tout l’immeuble a été ainsi mis au courant….

A 19 heures, nous descendons – ceux du matin comme ceux de l’après-midi pour nous heurter à une grille fermée gardée par des CRS et des gardes rouges.
Au dehors, une foule qui gronde aux cris de « Vive l’OAS », « Algérie Française », « Laissez-les sortir (sur l’air de 1-2-3 -1-2)
Je remonte au bureau pour téléphoner… J’assiste alors à un véritable saccage. Les CRS ouvrent les bureaux, défoncent les armoires, à la recherche d’indices susceptibles de faire la lumière sur l’attentat. (Nous sommes le B.S.D.N., donc au courant de bien des secrets)
Puisque nous ne pouvons pas sortir, on nous fait passer des sandwiches et de l’eau. J’aperçois Papa et M. Pastor… Il y a un petit moment de confusion et de flottement avec les casse-croûte qui passent par-dessus les grilles. Un CRS (ou un rouge !) entrouvre le portail…. C’est une vraie ruée. Je réussis à m’échapper avec quelques collègues… Je retrouve Papa et M. Pastor qui nous ramène à la maison dans sa 4CV, tous feux éteints. Il était plus de 10heures du soir et le couvre-feu était plus que jamais en vigueur.
A la maison tout le monde, - même les voisins - nous attend avec anxiété…. Le lendemain, je ne retourne pas travailler.
Les évènements s’accélèrent. Maintenant, c’est tous les jours qu’on craint pour sa vie. Les accords d’Evian ont été signés le 19 mars. De Gaulle pensait peut-être dans sa petite tête que tout se passerait bien.
Ah ! il nous a bien eus tous, même les Pathos (comme nous appelions alors les Métropolitains).
Cela a été de mal en pis
On se méfiait de son propre voisin, même de sa famille. Les Musulmans paradaient en voiture, drapeaux verts flottant au vent et n’hésitaient pas à envoyer des rafales de mitraillettes, en criant « la valise à la gare », « le couteau sur la gorge ».

Juin 1962
L’OAS fait tout ce qu’elle peut pour garder l’Algérie Française. Les Européens commencent à fuir en masse, emportant juste une ou deux valises par personne.
Tous les employés des services publics (Papa et moi sommes concernés) sont réquisitionnés. Donc, interdiction de partir !
A la Préfecture, au 10ème étage, service des réquisitions, il y a une queue inimaginable (au moins 500) de personnes qui attendent d’avoir un bon de réquisition (par personne) pour ensuite pouvoir aller acheter un billet sur un bateau.
Les plus fortunés (ce n’est pas la foule) iront prendre un billet d’avion. C’est sûr, ils partiront plus vite.
Les Gros colons et les grosses fortunes ont plié bagage depuis belle lurette, au moins depuis 1960. Ces gens-là ont toujours des antennes un peu partout !
Papa décide que nous devons fuir nous aussi, mais il faut convaincre mes grands-parents maternels qui veulent mourir au pays. Les autres membres de la famille sont déjà partis.
Pour les employés de la préfecture, il n’existe aucun passe-droit. Donc à nous d’employer le Système D. Grâce à un petit stratagème (ma blouse d’employée, une pile de dossiers et un crayon à la main), j’entre au bureau des réquisitions devant tout le monde, j’arrive à avoir 7 bons de réquisitions. Papa doit rester et partira plus tard. Je précise qu’en même temps j’ai établi, en bonne et due forme, ma lettre de démission.
Papa va acheter au port 7 places de bateau. Pendant ce temps-là, nous préparons nos maigres bagages : 2 valises pour Maman, 2 valises pour moi, des baluchons pour Lydia, Nanette et Christian ainsi que le matelas des parents bien noué et ficelé avec à l’intérieur la statue de la Vierge et ma poupée… et quelques bricoles précieuses.
Nous nous entassons, tous les 6, avec nos valises (et le matelas sur le toit) dans un grand taxi noir…. et nous pleurons !!
Après nous avoir déposé, le taxi repart avec Papa chercher mes grands-parents à la Calère.
Puis, après beaucoup de larmes, nous nous séparons de Papa qui reste à Oran. Il est revenu le 7 juillet dans des conditions épouvantables.
Nous embarquons le 24 juin sur un paquebot dont je ne me souviens plus le nom : « Ville d’Alger, Ville d’Oran, Kairouan ?), peu importe ! Il est bondé de monde, des secondes classes au pont supérieur, à la limite de la surcharge.
Tout le monde se mélange, tout le monde pleure, assis sur les valises, à même le sol. Tous s’embrassent, même s’ils ne se connaissent pas.
Nous avons tout laissé un peu (beaucoup même) de nous à Oran : nos Racines, notre Mémoire, nos Ancêtres, et nous voilà à voguer vers l’Inconnu !
Le midi, pas de repas en salle à manger, elle est occupée, elle aussi, par les passagers, alors des casse-croûte passent de main en main.
Pour détendre un peu cette atmosphère si triste (on dirait une veillée funèbre, et dans nos cœurs c’en est vraiment une), le commandant du bateau fait la projection d’un film. Personne ne l’a regardé en fait.
Assis sur nos valises, nous avions tous les yeux tournés vers Oran, déjà notre passé et vers Marseille, presque notre avenir.
Quand nous retrouvons une connaissance, nous échangeons entre de nombreuses larmes, quelques hypothétiques adresses.
Le 25 juin, arrivée à Marseille. Que nous réserve l’avenir ?

Christine LLOPIS-PREVOST



.... Josiane et moi, nous nous sommes retrouvées ensemble au Lycée, en classe de 2ème M2.
Commençons par décrire le bâtiment qui était un ancien couvent, devenu Lycée de Jeunes Filles en 1909. On entrait par un grand portail. La rue étant en pente, deux marches permettaient d’accéder à la cour d’Honneur. A droite, l’appartement-bureau de la Concierge, véritable Cerbère, qui repérait toujours les retardataires et les envoyait, illico presto, à Mademoiselle PASCAULT, le Censeur ; sur la gauche, la salle de gym, puis le préau.
Face au portail qui donnait sur le boulevard Sébastopol, l’entrée proprement dite.
Pour y accéder, un escalier d’une dizaine de marches de chaque côté aboutissait à une plate-forme dallée qui servait d’estrade, lors de la distribution des prix.
C’est sur ce perron que se tenaient, à droite Mademoiselle Pascault, à gauche Madame DEFOSSE, la Directrice.
Elles surveillaient nos rangs quand nous montions l’escalier. Et, gare à celle qui était maquillée ! Elle était prestement « happée » dans le rang et traînée jusqu’aux toilettes pour se « laver la figure ». Nous ne connaissions pas les démaquillants. De même, le vernis à ongles n’était pas autorisé. Nous passions à l’inspection de la tête aux pieds, il ne fallait pas non plus avoir oublié de cirer ses chaussures.
Toutes ces règles avaient été aussi appliquées au Collège SEDIMAN. Cela ne me changeait pas beaucoup .....

Donc me voici maintenant en 1957/1958, en seconde. Une deuxième langue étant obligatoire, j’ai choisi, comme vous l’avez deviné, l’espagnol. Seulement, je n’avais pas les bases que l’on apprenait en 4ème et en 3ème. Je n’étais pas la seule dans ce cas-là. Toutes celles qui venaient des collèges étaient logées à la même enseigne.
Aussi, Madame KALFON, ma « prof » « que j’ai retrouvée et avec qui je corresponds régulièrement) nous donnait des cours de rattrapage : une à deux heures par semaine ».
Je me souviens qu’une fois où me rappelant avoir entendu mes parents parler de « l’éclair » en espagnol j’ai annoncé fièrement à la « prof » que l’éclair, c’était le « lampago ». Celle-ci en riant rectifia et me dit que c’était le « rélampago » ....

Christine LLOPIS-PREVOST





« J’avais 8 ans, j’étais alors en 8ème au Lycée de jeunes filles. C’était loin, et Papa m’accompagnait à 8 heures et à 14 heures pour porter mon cartable, car j’avais une hernie et je ne devais pas faire d’efforts. Et je n’allais pas au cours de gym. J’avais noté, sur un petit carnet, le nom de toutes mes camarades de classes du lycée. Quand j’ai dû redoubler la 7ème, je les ai "perdues", mais, peu à peu, j’ai rattrapé mes amies, et en 2ème, je crois, nous nous sommes retrouvées toutes les anciennes de la 8ème et de la première 7ème !
.
Je n’avais pas, en classe, des notes sensationnelles, mais les Tableaux d’honneur et la moyenne étaient "fêtés" par des loukoums que Maman, elle-même, m’offrait.
Je me laissais vivre, je travaillais et peinais beaucoup car je n’avais pas de "moyens", surtout en orthographe et en maths !
Les autres matières ! La musique, jusqu’à la 3e, a toujours été mon cauchemar ! Je me faisais toute petite pour ne pas être interrogée : les dictées musicales, quelle catastrophe ! Et la couture, parlons-en ! Je m’appliquais sur mes ouvrages. Parfois, Isabel ALCOCEL m’expliquait, car Madame MARQUET n’a jamais su me guider. Quand il fallait noter les ouvrages en fin de mois, je prêtais à l’une ou à l’autre de mes camarades sinon à plusieurs, mon ouvrage qui avait des 7 ou des 8, suivant l’élève et quand mon tour arrivait, j’avais 4 ! Impossible de rouspéter, cela aurait fait un drame avec mes copines. Mais ça faisait baisser ma moyenne pour le Tableau d’Honneur. Elles s’en fichaient bien, toutes ! J’ai toujours été trop gentille, trop faible. J’aimais aussi le dessin. Et, en peinture, en 3ème, j’ai exposé (une plume) que je garde encore.

J’aimais beaucoup l’histoire et la géographie. Mimi SEPULCRE, la fille aînée des SEPULCRE, qui était en Philo et qui avait gardé tous ses livres depuis la 6ème, me les a prêtés, l’année de mon entrée en 6ème.
. Entre ses cours et les miens, les éditions et les auteurs avaient changé, c’était "un plus" pour moi : en Histoire, les explications étaient différentes, et en Géo, ses livres étaient très documentés sur le côté physique du pays, mes livres, eux, parlaient plutôt des ressources économiques du pays. Mimi SEPULCRE est morte après son Bac de philo, qu’elle avait raté : en Italie, elle a attrapé la fièvre typhoïde. Mal soignée, elle est morte à Grenoble. Sa mère, en souvenir de son amitié pour moi, m’a prêté, jusqu’en Philo, ses livres de classe, sachant que j’y prendrais grand soin. Aussi, j’ai toujours eu de bonnes notes dans ces deux matières.

En classe de première, j’ai osé, un jour, demander à Louis, de m’expliquer un problème. Je n’y ai rien compris 1) parce que c’était des maths et 2) parce que j’étais très troublée.
Juin 1939.Réussite à la première partie de mon Bac Philo, avec mention Assez Bien.
Le problème de maths du Bac a été le seul problème de maths entier et juste que j’ai fait cette année-là. Je suis allée annoncer le résultat à Papa, à la Compagnie algérienne. Radieux, il est descendu par le grand escalier avec moi, en disant à tous ses collègues : "Ma fille vient de réussir au Bac !"

Toute l’année scolaire, octobre 1939 - juin 1940, notre professeur de maths, Madame CHAVASSEUR, nous lisait, tous les jours, les "communiqués" du Front, trouvant à chaque recul, des raisons de tactique.
Et puis, il a bien fallu accepter la réalité (signature de l’Armistice, le 24 juin 1940).
Pendant que je passais la 2ème partie de mon Bac Philo, des avions de chasse italiens ont poursuivi, au-dessus d’Oran, un avion anglais. Sirène obligeant à descendre aux abris, l’épreuve a été annulée et refaite le lendemain. J’ai réussi toutes les épreuves écrites, mais j’ai échoué à l’oral ! Alors, pendant les vacances, à la plage à Bouisseville .j’ai revu ma philo.
J’allais deux fois par semaine, à Oran, voir Mme Marie-Thérèse, une religieuse Trinitaire de l’École Jeanne d’Arc, professeur de philo et directrice de cours supérieurs, qui me faisait travailler dur.

Le 3 juillet 1940, j’étais, avec la Croix-Rouge, à Mers-El-Kebir, le matin, pour prendre les messages des marins, sur l’un des bateaux, puis l’après-midi j’ai assisté au bombardement de la flotte française par la Marine et l’aviation anglaise.

À la session de septembre 1940, j’ai réussi ! Mais il était trop tard pour m’inscrire à la fac d’Alger, pour l’histoire et la géographie. Même si je sentais que c’était très vague comme "vocation". Alors, je suis rentrée à l’École de la Croix-Rouge, pour avoir un diplôme. Ayant mon Bac de première et de philo, j’étais nettement en tête de la classe, pour l’anatomie, un peu moins pour le côté pratique : bandages, matériel. »

Anne-Marie VERHEYDEN-CHAÏNE, épouse MARQUET (née à Oran le 22 février 1922) - (Souvenirs transmis par sa fille Nicole Marquet)


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