Le Lycée de Jeunes Filles d’ORAN des Années 1930

lundi 18 mars 2019

« D’abord collège, créé en 1887, groupant 18 élèves dont trois pensionnaires, l’établissement passait à 113 élèves en 1889 et comptait 562 élèves, en 1922.
« Dès 1909, le collège prenait le nom de lycée. Ce fut le premier lycée de Jeunes Filles créé en Algérie. Avant Alger, la capitale, ORAN avait son lycée. Oui, Chères compagnes, nous avons été les premières lycéennes d’Outre-mer. A la rentrée de 1932, le lycée rassemblait 860 élèves dont 90 dans les sections « diplôme » et « baccalauréat ». Je me réfère pour ces détails historiques à un article de Madame CHABASSEUR, vice-présidente de l’Association des anciennes élèves, dans son bulletin de 1931/1932. Elle déploie une activité généreuse et incessante. Tous les bulletins de l’époque en témoignent – distribuant prix d’honneur, aides, bourses, harcelant la municipalité du moment afin d’obtenir des locaux, réussissant à déloger une société sportive masculine pour agrandir notre lycée, lui donner une magnifique bibliothèque et une complète autonomie.
De la destination conventuelle du premier édifice (ancien couvent de Jésuite) ne subsistaient de mon temps que les combles aménagés en cellules monacales, avoisinant notre salle de couture à œil-de-bœuf où les plus hardies d’entre nous allaient jouer les exploratrices, au risque d’être punies sinon d’y rencontrer quelque fantôme.

« J’ai parlé de l’âge d’or de notre lycée. Il fonctionnait dans des conditions quasi idéales : effectifs modérés et gouvernables – chaque élève y étant une véritable personne -, confort matériel indéniable, une certaine discipline ferme et formatrice qui régnait à tous les niveaux, pour employer ce tic de langage hautement actuel, qualité de nos maîtres. Oui, notre lycée offrait déjà aux internes en uniforme bleu marine des douches chaudes, chaque jour, par roulement, et l’hiver, la douceur du chauffage central récemment installé.

« Nous avons été une des premières générations à pratiquer les barres parallèles et surtout le basket-ball, jeu d’équipe que notre jeune ardeur nous faisait préférer aux traditionnels mouvements d’ensemble. Appareils et poteaux à panier avaient été installés dans la cour intérieure que surplombaient les « Jardins de Babylone », avec leur tennis, leur sautoir, leurs massifs fleuris, leurs palmiers et leurs bouquets de pins parasol, sur fond de colline du Murdjadjo ou Planteurs. Ces nouveautés sportives allaient de pair avec certaines innovations : le port des socquettes et celui du short, de « Pull de Gym » qui reléguaient, définitivement, les bas et la tunique noire gansée de rouge au rayon des antiquités (tout comme le gai Vichy à carreaux bleus et blancs avait remplacé la funèbre blouse noir).

« La salle d’histoire naturelle bien équipée nous offrait son amphithéâtre et la salle des travaux pratiques a peut-être déclenché des vocations ultérieures de physiciennes. La charmante salle de musique – discipline ou art obligatoire jusqu’à la troisième – nous réservait les pièges des dictées musicales, mais son parquet de chêne clair embaumait l’encaustique. Le « clou » des équipements nouveaux restait, cependant, à la lunette astronomique installée sur la plus haute terrasse dont sûrement aucun lycée de l’époque n’était doté. Nous devions cette initiative à Madame CHABASSEUR. Ainsi, ce ciel oranais, si pur les nuits d’été, nous révélait-il ses mondes et ses mystères. Pour ma part, aujourd’hui encore, je ne peux repérer le carré de Pégase, le géant Orion ou la brillante Cassiopée sans y associer le souvenir de cet excellent professeur qui, tout en nous inculquant le respect du matériel (nous étions chargées de bien huiler les rails de la lunette avant de la ranger dans son petita bri) sut ouvrir notre imagination aux splendeurs de l’univers céleste sinon à celles des mathématiques.

«  La salle des Fêtes, enfin, dont le lycée venait d’être pourvu, voyait se dérouler toutes les manifestations artistiques, la fête annuelle de la société des Anciennes élèves. Elle accueillait les conférenciers, les comédiens, les cantatrices, la petite et la grande chorale, les grands pianistes de l’époque auxquels nous devons nos premières émotions musicales. C’est là, sur cette scène au velours gris perle, que se révélaient chaque année, à Noël, au cours de la fête des Internes, nos talents de comédiennes en herbe et nos dons musicaux et vocaux. Je ne puis nomme tous les professeurs qui s’y dévouaient. C’est surtout à Melle LE BŒUF, notre Directrice, qui exerçait sa haute autorité avec de profondes qualités de cœur sous une apparence de Saxe délicat, que nous devions cette soirée chaleureuse, prolongée par un dîner de fête autour de l’immense arbre de Noël
Dressé dans le réfectoire pour les élèves internes, professeurs et surveillantes réunis.

« Outre ces festivités, encadrées par nos surveillantes d’internat, nous pouvions applaudir les comédiens français aux matinées classiques organisées au Théâtre par les « Tournées des villes d’or », ou entendre des concertistes prestigieux comme A. CORTOT, J. THIBAUD ou P. CASALS, salle PAIXHANS.

« Plus tard, juste avant la déclaration de la guerre de 39, Melle DUVERGER, nouvelle Directrice, tout à fait férue de peinture, continuait notre initiation culturelle en accrochant de multiples tableaux aux murs de l’immense galerie voûtée qui constituait l’accès d’honneur de notre lycée, ainsi transformée en » Pinacothèque ». Telles furent avec leurs adjointes à grande personnalité, comme Madame LE CHEVRETEL, ces femmes tout à fait remarquables chefs d’établissement de notre lycée qui prit le nom de Stéphane Gsell, pendant la guerre.

« Plus modeste fut l’innovation qui coïncida avec l’arrivée de Miss WATKEYS, la ravissante lectrice anglaise, ondoyant dans ses voiles telle Loï Fuller à notre fête des internes, le verre de thé bien chaud pris l’hiver à l’office au cours de la récréation accompagne du délicieux petit pain brioché de la maison VIALA. Et même le « petit gâteau dodu ». Révélateur pour Proust de tout un monde subconscient, est tout aussi évocateur pour chacune d’entre nous, j’en suis sûre : cette madeleine nous était donnée le dimanche par PHILOMÈNE, avant le départ pour les différents cultes et offices où l’on nous conduisait en ville su nous le désirions.

« Je ne veux pas clore ces pages du souvenir sans rendre un hommage posthume pour beaucoup d’entre nous, aux enseignants, au personnel chargé de la surveillance des études, de l’Intendance et aux employés obscurs qui travaillèrent pour nous, dans l’enceinte du lycée. Depuis 1983, au sein de nos rencontres festives, nous évoquons le souvenir de ces professeurs qui nous initièrent dans le plus grand respect aux Belles-Lettres,aux Sciences, aux Mathématiques, à la Philosophie déjà préoccupés de tout ce qui fait l’objet de la science et de la recherche du temps présent, celui de nos enfants et de nos petits-enfants, nous donnèrent le goût des langues, de l’histoire et des arts, nous enrichirent de leur intelligence en nous amusant par leurs tics et manies.

« Nous avons surtout plaisir à faire revivre, présentes qu’elles étaient dans notre mémoire affective, nos amitiés alors qu’un long bout du chemin de la vie est fait et que nous voilà transplantées de l’autre côté de cette mer « violette » devant laquelle s’écoula notre studieuse jeunesse. Nous partageons aussi, quelques fois, la même émotion à évoquer les lieux et les compagnes que nous avons perdus »


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Arlette IZARD-BONNIFACY,
ancienne élève de 1932 à 1939
(in Bulletin ALYSGO 1985)


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