Souvenirs de Michel Foäche : Le métier d’enseignant dans les années 1950

lundi 13 février 2017

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De 1945 à 1956 j’exerçai donc mon métier de professeur de Lettres dans les classes du Premier Cycle et bien entendu j’acquis de l’expérience.
Je suppose qu’il en est de même dans beaucoup de métiers, mais je suis sûr que celui d’enseignant est un de ceux dans lesquels on progresse sans cesse tant qu’on exerce.
Pour ma part, je fus de plus en plus convaincu que le plus grand service que l’on peut rendre à des élèves, c’est de pratiquer un enseignement résolument grammatical tant qu’on est dans le Premier Cycle.
A l’époque, d’ailleurs, on appelait classes de Grammaire les classes de la 6e à la 3e, réservant le nom de classes de Lettres à la 2e, la 1re et aux classes Terminales.
Mais les élèves que nous recevions en 6e nous arrivaient pour la plupart déjà bien formés dans les classes Primaires.
D’abord, il existait alors un examen d’entrée qui n’était pas tellement facile et les instituteurs avaient à cœur d’y bien préparer leurs élèves.
Les épreuves comportaient des problèmes de Mathématiques, une dictée et des questions, les unes grammaticales, les autres d’intelligence du texte, enfin une rédaction.
Bien sûr, les élèves qui passaient à travers ce filtre n’étaient pas tous bons, mais pour ainsi dire aucun n’était vraiment mauvais.
C’est ainsi que je n’ai pas souvenir d’avoir eu des élèves qui confondaient dans les dictées les infinitifs en "er", les participes en "é" et les formes de l’imparfait en "ais, ait, aient".
Aujourd’hui il n’en est pas de même pour les élèves qui entrent en 6e.
Evidemment, ils n’avaient de la grammaire que des connaissances limitées, mais ils avaient déjà de bonnes bases.
Dès 1945, je pris pour principe d’observer une parfaite régularité dans le rythme des travaux écrits.
Chaque semaine mes élèves avaient une dictée et un devoir de latin, chaque quinzaine une rédaction.
Tout ceci à jour fixe : le même jour les élèves me rendaient un devoir, je leur rendais moi-même le devoir corrigé de la semaine ou de la quinzaine précédente, et je leur donnais un nouveau devoir pour la semaine ou la quinzaine suivante.
Je m’astreignais, quoi qu’il arrivât, à corriger à tout coup les copies pour le jour prévu.
Cette rigueur que je m’appliquais à moi-même me donnait le droit d’exiger la même régularité de la part de mes élèves, et je pense que cette pratique avait une valeur éducative pour ceux-ci, qui devait les inspirer bien au-delà de leurs années d’études.
Il ne faut pas croire que cette discipline que je m’imposais était légère à supporter, d’autant plus que les classes étaient alors beaucoup plus chargées qu’aujourd’hui : s’il était rare d’en voir de moins de 35 élèves, celles de quarante et plus n’avaient rien d’exceptionnel. Cela faisait des paquets de copies impressionnants. Il fallait beaucoup de temps pour en venir à bout.
Si la préparation des cours ne m’en prenait que peu, les corrections m’occupaient chaque jour pendant des heures.
Seules les dictées étaient vite corrigées.
Alors que beaucoup de mes collègues pratiquaient la correction en classe par les élèves eux-mêmes en intervertissant les copies, j’ai toujours tenu à les corriger moi-même, d’abord pour être sûr de la régularité de la correction, ensuite pour avoir une idée exacte de la nature et de la fréquence des fautes afin de pouvoir donner au tableau les explications appropriées.
Je corrigeais assez vite les versions latines, mais les thèmes me demandaient beaucoup plus de temps, car je me défiais de l’ingéniosité des élèves pour trouver des tournures auxquelles je n’aurais pas pensé, amis qui auraient pu être correctes.
Mais l’épreuve la plus dure était la correction des rédactions.
Il fallait reconnaître, en même temps que les qualités, tous les défauts contenus dans chaque copie : aussi bien le manque de logique ou vraisemblance que les incorrections, les maladresses et les fautes d’orthographe.
Et en plus, chaque copie ressemblait souvent aux précédentes au point de dégager très vite une impression de monotonie fortement pénible.
Il m’était impossible de corriger tout un paquet à la suite.
Au bout d’une dizaine ou d’une douzaine de copies, je n’en pouvais plus.
J’étais donc obligé de m’y reprendre à plusieurs fois.
Et il fallait aussi noter, ce qui n’était pas facile, car il fallait comparer des devoirs qui présentaient des qualités et des défauts très divers.
Presque chaque soir, je corrigeais des copies jusque vers dix ou onze heures, mais si je n’avais pas fini, je me levais plus tôt le lendemain matin afin de pouvoir rendre les devoirs corrigés au jour et à l’heure prévus.
Je consacrais aussi chaque jeudi et chaque dimanche quelques heures à mes corrections.
Au total, je pense que je passais quelque cinquante ou soixante heures par semaine à l’exercice de mon métier, entre les cours, les préparations et les corrections.
J’ai toujours eu de bonnes relations avec mes élèves, dont la grande majorité étaient très agréables.
Au début de l’année, ils étaient parfois un peu bavards, mais à mesure que celle-ci avançait, ils étaient de plus en plus attentifs et il s’établissait entre eux et moi une sorte de complicité.
C’était déjà la plus belle des récompenses.
Mais un jour, un de mes collègues qui avait hérité en 5e d’une de mes classes de 6e, à moins que ce ne soit une 5e héritée en 4e, me dit qu’il était très heureux d’avoir reçu des élèves pourvus d’aussi bonnes bases.
Je dois dire que ce compliment me fit le plus grand plaisir.
Les dernières années je fus plus souvent chargé de classes de 4e et 3e.
J’affectai donc une heure par semaine à des explications de texte, qui étaient pour les élèves l’objet de préparations sur cahier.
Ne pouvant consacrer plus de temps aux corrections, je pris le parti de relever chaque semaine cinq cahiers que je corrigeais sommairement, en vérifiant que le travail était fait chaque fois.
Ce travail, comme tous les autres, était noté, ainsi que les interventions en classe.
Chaque mois, j’établissais un classement général, qui était loin de laisser mes élèves indifférents. Comme je l’ai dit, mon enseignement était résolument grammatical. En particulier, j’avais pour maxime, que je répétais souvent, la formule suivante : "le Latin est d’abord une affaire de leçons très bien sues".
Aussi consacrais-je à chaque cours un e dizaine de minutes à faire réciter les leçons : en Latin, les déclinaisons et les conjugaisons,, en Français les conjugaisons : d’abord les auxiliaires et les verbes types, ensuite les verbes plus ou moins irréguliers, sans oublier la voix passive et la voix pronominale.
Mais en dehors de toutes ces formes qui devaient être sues par cœur, je donnais aussi à étudier les règles de grammaire des deux langues, non sans les avoir longuement expliquées au tableau.
Pour être sûr d’avoir fait le maximum pour graver dans la tête de mes élèves les conjugaisons françaises et les déclinaisons et conjugaisons latines, j’eus l’idée de transformer la composition de Récitation en tournoi de connaissances grammaticales.
Je préparais un assez grand nombre de petits papiers entre lesquels chaque élève devait tirer au sort. J’eus la satisfaction de constater que pour ceux-ci c’était un véritable jeu auquel ils participaient volontiers et qu’ils préparaient sérieusement.
Je faisais cependant une place aux fables de La Fontaine et aux tirades de Corneille et racine, mais la note finale était la moyenne obtenue dans les trois interrogations. Il n’était pas rare qu’un ou deux élèves obtinssent malgré tout 20/20, et peu de résultats étaient au-dessous de la moyenne.
Sachant que dans la composition de latin, il est bien tentant de jeter un coup d’œil sur la copie du voisin, j’eus l’idée de distribuer les places en classe selon un plan destiné à éviter ces tentations. Avant chaque épreuve, j’établissais un classement d’après les résultats antérieurs, et je fixais les places selon ce classement. Pensant que les coups d’œil pouvaient être jetés d’arrière en avant aussi bien que de gauche à droite ou de droite à gauche, je plaçais les meilleurs élèves dans la rangée du fond et les plus faibles dans la rangée de devant. Dans chaque rangée les meilleurs étaient situés au centre et les moins bons aux ailes. Ainsi chaque élève avait-il pour voisin des camarades de sa force, et devant lui des élèves plus faibles que lui. Les élèves acceptaient très volontiers cette mise en scène qui leur évitait toute tentation et garantissait l’honnêteté de l’épreuve.
A l’époque, nul ne songeait à considérer la compétition comme traumatisme et je n’ai aucun souvenir d’élèves faibles réduits au désespoir.
Evidemment je veillais à ne pas les humilier et je faisais tout pour les encourager. Il me revient aussi que, lorsque je rendais les copies corrigées, je commençais par les plus faibles pour achever par les meilleures.
Ainsi la faiblesse des premiers était-elle vite oubliée et une certaine attente anxieuse accompagnait la remise des plus brillants.
Naturellement toutes ces façons d’agir, tous ces procédés, toutes ces méthodes ne m’ont pas été révélées par une intuition géniale dès mes débuts. Ce n’est que peu à peu, d’essai en essai, de réflexion en réflexion, de trouvaille en trouvaille, que l’expérience m’a apporté une tactique efficace. Ainsi, je crois qu’au bout d’une quinzaine d’années d’enseignement, j’étais devenu un bon professeur des classes de grammaire.

Michel Foäche - Témoin d’un siècle


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