Souvenirs de M. Jean Ducasse, professeur de Lettres (octobre 1948)

dimanche 15 janvier 2017

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J’avais pris mes fonctions au Lycée le surlendemain de notre arrivée. Au début mobilisé pour faire passer quelques examens de rattrapage, d’abord un peu inquiet sur mes capacités, j’appréciai vite le fait d’être passé de l’autre côté de la barrière, sans pour autant me croire investi d’une autorité supérieure et me reconnaître le droit de terroriser mes victimes.
Le proviseur Massiera, originaire de Grasse, avait commencé sa carrière à Constantine avant d’être nommé à Oran - Curieuse coïncidence, je devais le retrouver plus tard à Marseille ! - Homme courtois mais à l’abord un peu réfrigérant, sans doute à cause d’un visage émacié où des yeux gris vous vrillaient à votre siège et d’une main atrophiée qu’il essayait de cacher sans qu’on pût la quitter du regard, il m’avait d’abord confié des classes de quatrième et de troisième aux effectifs raisonnables mais au bout d’un mois, il me les retira pour les donner à un "grammairien" mal à l’aise en second cycle, jugeant le "littéraire" que j’étais, plus à même d’assurer ce service. Et me voilà avec une classe de cinquante élèves - oui vous lisez bien 50, collègues d’aujourd’hui qui estimez qu’il n’y a pas d’enseignement possible au dessus de 35 élèves ! Jeunes loups de seize à dix neuf ans entassés à six sur des bancs de quatre, dompteur sans fouet ni filet au milieu de la cage aux fauves. Pardonnez moi Bensoussan, Bentata, Benayoun, Benakrich, Lopez, Sanchez, Martinez, Ruiz, Chevais, Teillet, Pillon, Borin, si le débutant que j’étais sans formation pédagogique que l’expérience paternelle, à peine plus âgé que ses élèves, a pu vous paraître vache et si j’ai manié les heures de retenue sans retenue. Je crois tout de même avoir réussi à m’imposer au moyen d’autres armes, si je me fie aux échos qui me sont parvenus des collègues, des parents d’élèves et plus tard de mes anciens élèves eux-mêmes, reconnaissants d’avoir eu un prof capable de les tenir - car pas de travail possible dans le chahut - mais aussi de les intéresser et de conduire plus de 80 % d’entre eux au bac - il est vrai qu’il ne s’agissait pas de 80 % d’une classe d’âge selon les ambitions de ministres démagogues. Néanmoins ma femme, alors qu’elle m’attendait à la sortie du Lycée a entendu un de mes élèves confier à son camarade : ’Ce Ducasse, si je pouvais le tuer !’ Heureusement, comme bien d’autres sans doute, il s’en est tenu a ce cri du cœur et je suis toujours vivant.
La plupart des élèves étaient, on l’a vu par les noms, d’origine juive, espagnole ou française. Au cours de mes huit ans d’Algérie, je n’ai eu qu’un Arabe, un garçon charmant, fils de médecin, seul capable de rédiger, pour le plaisir, un devoir sur Rabelais en vieux Français. Preuve que les Arabes pouvaient fort bien assimiler notre culture - il n’est que de voir aujourd’hui les politiques, avocats et journalistes algériens, trente ans après notre départ, utiliser encore le Français comme langue de communication intellectuelle -. Preuve aussi, hélas ! que seul le primaire prenait en charge l’éducation des petits Arabes, le secondaire étant considéré comme un luxe, coûteux, difficile et inutile par la plupart des Arabes.
Les deux premières années, comme mon service n’atteignait pas les dix huit heures requises d’un certifié, le rectorat m’envoya le compléter au Lycée de filles où je dus m’appuyer deux heures de Français en classe de Philo. Ah ! les petites garces, elles eurent vite fait de flairer ma timidité et de me provoquer par des questions insidieuses ou des coquetteries que je faisais semblant de ne pas remarquer. Une qui fut jalouse, c’est Annie. A la pensée que je me trouvais avec trente filles qu’elle imaginait toutes plus séduisantes qu’elle, surtout que certaines avaient son âge sans avoir son ventre, elle m’en voulait presque, alors que je n’avais qu’une pensée, vite terminer l’heure et quitter le Lycée Gsell pour retrouver mes garçons à Lamoricière. Hélas ! parmi les collègues se trouvaient deux femmes - rares étaient encore les femmes à enseigner dans les Lycées de garçons - dont une juive assez appétissante que malgré son nom de Mammam elle soupçonnait d’éprouver à mon égard des sentiments qui n’avaient rien de maternel auxquels j’étais censé répondre de mon côté par des sentiments qui n’avaient rien de filial. Loin de me flatter cette jalousie me semblait d’autant plus injuste et ridicule, que je me sentais totalement innocent, mais à force de vivre seule dans sa montagne, ma jeune femme avait tendance à se croire abandonnée et à m’imaginer entouré d’un bataillon de houris prêtes à m’enlever..
Au cours de cette première année d’enseignement je fus gratifié de trois inspections, la première du Proviseur, la deuxième quelques semaines plus tard du Recteur et la troisième en Février d’un Inspecteur Général. Ce n’est jamais très plaisant de voir la porte s’ouvrir impromptu sur ces visiteurs plus ou moins bien intentionnés et prêts à vous octroyer notes administrative et pédagogique sur une heure de classe, alors que vos élèves, souvent persuadés que c’est eux qu’on inspecte, médusés, restent muets ou sont aussi perturbés que vous. Les professeurs avaient observé depuis longtemps que les inspecteurs opéraient leur tournée en Algérie de préférence durant les mois d’hiver où le climat plus clément qu’en métropole leur permettait tout en faisant leur travail de s’offrir des vacances folkloriques et ensoleillées. L’une des originalités du Lycée Lamoricière c’est qu’en dehors des fêtes légales, il hissait le drapeau tricolore, chaque fois que passait un inspecteur dans ses murs, si bien que du perchoir de ma véranda, je savais si on avait de la visite, sans malheureusement savoir quelles étaient les victimes désignées, historiens, physiciens, anglicistes ou littéraires.

L’ami Jolibois, venu inspecter les bâtiments et les services administratifs, eut droit lui aussi au drapeau. Par gentillesse il monta jusqu’à la cité Monier pour déjeuner dans notre véranda, sur la table de bois blanc où Annie le reçut avec un ventre de huit mois qu’il était difficile de faire passer pour un ventre de cinq et des petits pois frais dont il célébra la saveur dans la lettre qu’il écrivit à son retour aux parents pour leur rendre compte de notre installation et les rassurer sur notre sort.

Si les enseignants ont toujours eu mauvaise presse et suscité pas mal de jalousie pour leur prétendue paresse et leurs nombreuses vacances, sinon pour leurs traitements - J’ai touché 22 400 f pour mon premier mois de salaire, soit sans le tiers colonial dont bénéficiaient les fonctionnaires en Algérie, 15 000 f pour un professeur certifié débutant en métropole ! Mais je ne peux préciser à quoi correspondrait cette somme convertie en francs actuels.) - que dire du régime universitaire algérien ? On y jouissait des mêmes vacances qu’en métropole, auxquelles, bonne fille, la République avait ajouté quelques fêtes juives et arabes : Yom Kipour, Aïn El Kébir, Mouloud, qu’on respectait sans la moindre intolérance. Comme la chaleur devenait vite insupportable, on pliait boutique dès le ler Juillet pour ne rentrer que le ler Octobre. Encore fallait-il déduire, une bonne quinzaine fin juin et début octobre pour les deux sessions du bachot, ce qui réduisait l’année scolaire effective à sept mois. Pourtant le programme y était plutôt mieux respecté qu’en métropole et l’on amenait au bac des élèves nettement supérieurs à ceux que j’ai connus plus tard à Marseille (1). Il est vrai que beaucoup de pieds-noirs faisaient donner des leçons particulières à leurs fils. Certains collègues, en maths surtout, se faisaient des "couilles en or" avec les petits cours et à force de "tapiriser" auraient fini par coucher au Lycée. Les malheureux qui échouaient à la session de Juin étaient généralement mis en "boite" pour préparer la session d’Octobre, soit à Cusset, près de Vichy qui s’était fait une spécialité de cette clientèle de pied-noir, soit au cours Descartes à Oran même, où sous la direction du marchand de soupe Bénichou, ils retrouvaient souvent leurs profs de Lamoricière. Ce fut le cas de Marc Ferro, aujourd’hui célèbre pour son émission télévisée ’Histoire parallèle’ et son livre sur Pétain, alors jeune prof d’histoire en quête de picaillon. Il se délectait à raconter l’histoire de cette mère d’élève, boudinée dans une robe de satin, les doigts couverts de bagues venue voir le directeur. Au secrétaire prêt à la conduire auprès de M. Benichou, elle fit vertement savoir qu’il ne s’agissait pas de la mettre en contact avec un sous-fifre :
"Je veux voir Monsieur Desscartesse en personne’.

Il fallut beaucoup de diplomatie pour lui faire comprendre, que M. Descartes était mort depuis quelques années et avait cédé sa succession à M. Benichou.

Comme dans tous les établissements le ’personnel’ était des plus varié, vieux profs blanchis sous le harnais, tels Zurbach l’Alsacien affublé d’un éternel béret basque, Darolle le Gascon avec ses guêtres et son noeud papillon, myope comme une taupe, qui lorsque ses élèves séchaient au tableau leur offrait ce choix cornélien ’une baffe ou quatre heures de retenue ?’, ou Philippe le Normand aussi rigide que les maths qu’il enseignait depuis trente ans, profs directement sortis de la cuisse de Jupiter comme les philosophes Vié le sage - rien que le nom constituait un programme - et Châtelet le chevelu qui allait devenir une gloire de la pensée soixante huitarde ; profs originaux comme il en existe tant dans cette annexe de l’asile psychiatrique qu’est parfois l’université, Desmoulins jeune normalien qui conduisait les plus délurés de ses élèves au bordel, tandis que son voisin de salle, Gleizer mettait lui-même le bordel dans sa classe. Toujours en train de zozoter, de baver, de glousser, il déclamait Athalie devant un parterre d’élèves d’autant plus hilares qu’à la fin de la scène il accompagnait l’"exit Abner" d’une sortie théâtrale dans le couloir, accompagné d’applaudissements et de trépignements qui faisaient surgir, deus ex machina, le "surgé".

Quant au censeur, après un an de règne d’un certain Namias, pied-noir bon enfant qui, nommé principal du collège de Médéa, avait essayé de me débaucher en m’assurant des classes "pépères", nous avions hérité d’un hurluberlu débarqué de Martinique, un nommé Aubertie qui carburait au punch. Il le confectionnait d’ailleurs à merveille et invitait certains privilégiés à venir le déguster avec lui, ce qu’ils faisaient d’autant plus volontiers qu’il était nanti de deux filles, superbes créatures vaguement créoles, qu’on prétendait sensibles aux hommages masculins et que leur père, inquiet de leurs frasques, essayait de caser dans le corps professoral. Surnommé Mac Arthur, à cause d’un poster du général, punaisé au dessus de son bureau, il parcourait le jour les couloirs, la nuit les dortoirs, perdu dans un monologue intérieur ponctué de crises de rire. Sous l’effet conjugué du soleil et du punch au bout de quelques années il proclamait que bientôt on allait le voir marcher en lévitation. Un internement discret l’empêcha de réaliser son rêve.
Le Lycée comptait aussi nombre de jeunes profs comme moi, que le ministère avait envoyés de métropole faire leurs premières armes en Algérie. Tous n’ont pas eu la notoriété de Ferro ou de Châtelet. Mais tous les profs ne sont pas forcément condamnés à la folie ou à la célébrité. Quelques-uns sains de corps et d’esprit n’ont d’autre ambition que de faire consciencieusement leur métier et de mener par ailleurs une vie agréable où famille, amitié, sport, voyages peuvent constituer un contrepoids aux heures de cours, de préparation et de correction des copies qui font sombrer certains enseignants dans la dépression ou le gâtisme.

Après une période de tâtonnement et de simples rapports cordiaux, une fois que les atomes crochus se furent solidement noués, quelques collègues devinrent des amis qu’on eut de plus en plus de plaisir à fréquenter et avec lesquels quarante ans plus tard on est encore en contact. Ainsi Bougamont, fils d’un menuisier du Cambrésis, petit gars râblé, que ses élèves avaient surnommé "Bout d’Zeb" m’avait tout de suite séduit par ses propos directs et sa fidélité à "L’Equipe" du Lundi. Il jouait au foot à La Marsa, club de Mers El Kébir dont l’entraîneur pour s’attacher ses services lui avait offert un frigidaire. Habitué aux terrains herbeux et gras, il s’était adapté aux sols secs et bosselés de la région. C’est grâce à lui et à quelques profs de "gym’ que se constitua une équipe de profs où Bougarnont m’incorpora au poste d’ailier gauche. Les élèves un peu réticents ou moqueurs au début nous acceptèrent dans leur championnat inter-classes et n’eurent que plus de respect et de sympathie pour leurs profs, quand ils les virent en maillot et balle au pied, une fois même pour s’amuser, des barbes postiches au menton. A mon tour j’initiai Bougamont au tennis où son adresse de gaucher et sa résistance à la course en firent très vite un redoutable adversaire.

Le troisième mousquetaire avait nom Schlegel. Originaire de Nancy, destiné à Saint Cyr par son colonel de père, il avait déserté après un an d’Ecole" pour prendre crayon et pinceaux, passer le C.A.E.C. de dessin et venir exercer au Lycée Lamoricière et à l’école des Beaux Arts.


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