Discours prononcé par M. Léon Vasseur, professeur agrégé d’histoire, à la distribution des prix en juin 1955

dimanche 15 janvier 2017

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Monsieur le Président,
Mesdames,
Messieurs,
Mes chers Amis,

Avant tout départ, les Anciens sacrifiaient aux dieux fidèle à la Tradition, l’Université désigne chaque année une victime qui doit, par une incantation académique, rendre supposons le- les vacances favorables. Encore charge t on la victime de choisir le sujet de cette incantation, ce qui est fort embarrassant. J’ai tout de suite renoncé à vanter devant vous les mérites de l’histoire ou ceux de la géographie, vous en sachant déjà largement persuadés... et l’on ne prêche pas des convaincus ! Aussi préfère je, abandonnant tout souci scolaire à la péremption du passé, me tourner avec vous vers ces vacances qui commencent, et, puisque vous partez, vous parler de voyages.
Sans doute, mes chers amis, bien des éléments d’un voyage échappent ils à votre décision le choix de la région à visiter, la durée du séjour, le mode de locomotion seront réglés pour vous par l’autorité souveraine des parents, à qui d’ailleurs vous savez fort bien imposer nombre de correctifs, d’additifs et de modificatifs. En tout cas, le détail de l’itinéraire est toujours disponible qui vous empêche de vous en emparer Armez-vous de guides (il en est d’excellents), de cartes routières, historiques, touristiques, géologiques ou culinaires, de patience et d’imagination, et mettez vous au travail vous allez d’abord rêver votre voyage.
Attention ! Il ne s’agit pas d’une vague rêverie, mais d’un effort discipliné d’imagination qui vous projette dans le futur. Votre esprit pratique se doit d’aménager judicieusement une étape au gré du véhicule, du relief, de la chaleur, de l’intérêt de la région, de réserver des temps morts pour les repos, pour les pannes, et aussi un peu de flânerie dans un lieu qui séduit.

Vous seriez coupable de perdre trois heures dans le tohu bohu d’un buffet de gare, où les demis s’échauffent au rythme des sifflets de locomotives, quand vous pourriez en profiter dans la verdeur d’une vallée ou la splendeur des pics. Vous le seriez aussi de vous éterniser au coin tapageusement vanté. alors qu’un plus humble sentier vous amènerait plus vite à la vérité d’un paysage.
Choix long, choix difficile, choix pénible il vous faut sacrifier, simplifier, couper, peser, équilibrer, bâtir. Après quoi, vous vous apercevez que votre chef d’œuvre ne « colle » pas du tout. C’est fort simple recommencez le.
Voilà qui est fait l’itinéraire est choisi, strict et souple, et divers à la fois. Mais vous n’êtes pas les premiers à le parcourir. Avant vous Joachim du Bellay a connu la douceur de l’Anjou, Madame de Sévigné a pris les eaux à Vichy, Chateaubriand a souffert l’angoisse de la lande bretonne, Lamartine a vogué sur le lac du Bourget, et Daudet a humé les senteurs de Provence… Claude Monet souligne pour vous les reflets de la Seine, Cézanne et Van Gogh le dur éclat d’un ciel méditerranéen, Utrillo la blancheur blafarde d’un mur de Montmartre : ils vous offrent leur compagnie ; sachez la leur demander.
Le rêve a pris corps, vous êtes arrivés : l’imagination fait place à la curiosité… Un voyage, c’est alors un jaillissement de « pourquoi » ? Pourquoi ces monts et ces vallées, ce village ici et pas là, ces forêts, ces pâturages, ces cultures, ce caillou et cet insecte, ce château et ces taudis, pourquoi Versailles est il en pierre et Bruges en brique, pourquoi ces petits ports bretons, ces viaducs, ces eaux thermales, ce paysan qui bêche et cet autre juché sur le dernier modèle de moissonneuse batteuse, pourquoi cette courbe dans la voûte d’une cathédrale, et pourquoi le journal local annonce t il la mort du petit train poussif qui ahane sur ses rails usés ? Vous voyez, par cette énumération volontairement touffue, que vous avez de quoi faire. si vous voulez comprendre la vie d’un lieu. Apportez y la patience d’un opérateur de Walt Disney.
Et n’oubliez pas surtout d’interroger autour de vous : tout homme sera éloquent, si vous savez le faire parier de ce qu’i1 sait,
de ce qu’il fait, de ce qu’il aime. Il vous appartient d’adapter le ton, les questions, la manière : après quoi écoutez, tout simplement, ouvrant toutes grandes les portes de votre cœur et les fenêtres de votre esprit, afin que rien d’humain ne vous soit étranger.
Ecoutez et pesez. Si vous n’arrivez pas à faire cadrer le paysage avec la description que nous vous en avons faite, si vous recueillez des chiffres, des impressions fort opposés à ce que nous vous avons enseigné, cherchez honnêtement le pourquoi de ces divergences : critiquez nous vous y êtes entraînés critiquez vous aussi, et décidez, si vous le pouvez.
Ainsi conçu et réalisé, votre voyage est si fructueux qu’il serait dommage d’en perdre le bénéfice. Vous avez pris des photos, des films, entassé des documents raflés sur les comptoirs des syndicats d’initiative, soit. Mais vous savez déjà que le temps efface vite ce qui n’est pas buriné par l’effort. Astreignez vous à avoir en poche un tout petit carnet où vous jetez au hasard un croquis, un chiffre, un mot, une idée… Le soir, un quart d’heure, stylo en main, pour poser sans phrase, en vitesse, des jalons. Après quoi vous aurez tout l’hiver pour qu’après avoir fait un voyage en imagination, un deuxième en curiosité, vous en faites un troisième en réflexion. . Pierre
Nombre d’entre vous connaissent déjà tout cela : je pense en particulier aux Boursiers de la fondation Nationale Zellidja qui vont s’égailler jusqu’aux Amériques, emportant dans leur sac un diplôme, 20.000 francs, et la résolution de gagner par leur travail le complément de leurs besoins comme l’ont fait leurs aînés. Mais il n’est nullement nécessaire d’aller loin pour bien voyager : si vous restez à Oran, découvrez le : Il y a des failles primaires à Canastel, des plages soulevées à Mers el Kébir, des méandres encaissés aux flancs du Murdjadjo, des foggaras à Misserghin, un Musée, un port, et des gens qui travaillent. Voyagez donc dans votre ville, et vous vous apercevrez bien vite que ce n’est pas tant le sujet qui compte que ce que l’on y met de soi même : si donc vous y mettez beaucoup, vous récolterez beaucoup, car c’est le fonds qui manque le moins.
Voici que j’ai parlé des voyages sans vous les définir, sans citer Montaigne ni Rousseau, en négligeant encore mille aspects importants. Tant pis. Je n’ai eu d’autre ambition que d’éveiller en vous l’appétit d’un voyage bien fait : s’il est vrai qu’il y a plus de plaisir à la courre qu’à la prise, je souhaite seulement avoir, en ces quelques instants, suscité en vous une optimiste vision de vacances.

(Distribution des Prix 1954-55)


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