Discours prononcé par M. Georges Devallet, professeur agrégé de Lettres, à la distribution des Prix en juin 1954

dimanche 15 janvier 2017

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Monsieur le Préfet,
Mesdames, Messieurs,
Mes chers Amis,

Nous ne sommes pas encore en vacances. Et pourtant, c’est sous un jour bien insolite que, vous apparaissent aujourd’hui votre lycée et vos maîtres. Cadre et personnages semblent avoir revêtu un air solennel, à la fois plaisant et sévère, qui contribue à faire de cette cérémonie une sorte de palier, un plan intermédiaire qui n’est plus celui du travail, sans être encore celui des loisirs.
Permettez moi de voir justement dans le caractère un peu composite de cette journée une invitation à la réflexion. Avant de le dominer de trop haut, de trop loin, nous y pouvons considérer notre travail de l’année avec, malgré tout, ce recul, ce détachement qui permettent de s’éloigner du détail et de percevoir les ensembles. Il est bon qu’une fois par an nous puissions ainsi marquer un temps d’arrêt dans nos préoccupations quotidiennes, pour examiner d’un œil nouveau les efforts demandés au cours de trois longs trimestres, en percevoir l’utilité profonde et l’intérêt. C’est ce moment de réflexion que je voudrais vous demander d’appliquer à l’un de ces exercices dont la fréquence risque de vous faire oublier la valeur : je voudrais faire ici l’éloge de la traduction, et plus spécialement de la traduction des textes anciens.
Sans doute, pour nous qui avons la charge de vous faire connaître la pensée antique, la traduction des textes demeure t elle le principal, l’unique intermédiaire de cette connaissance. Mais, en dehors même de cette valeur de témoignage, il est permis de voir, dans l’effort qu’exigent la compréhension d’une pensée grecque ou latine, et son expression dans notre langue, l’intérêt principal d’un exercice qui demande à l’esprit d’allier l’intuition à la rigueur, la précision des termes au pittoresque du langage. Considérée sous cet angle, la « version », terreur hebdomadaire de certains d’entre vous, perdra peut être quelque peu de son caractère de pensum pour vous apparaître sous son véritable aspect d’exercice difficile assurément, mais enrichissant et créateur.
Lorsque, passées les années d’apprentissage au cours desquelles vous deviennent familiers les mécanismes de la langue, vous vous trouvez brusquement confrontés avec des textes qui vivent d’une vie propre et où s’expriment une pensée, une personnalité, vous cédez bien souvent à la tentation de demander aux manuels, aux dictionnaires, une réponse mécanique aux difficultés proposées. Les résultats déçoivent l’attente, et l’on s’aperçoit bien vite que seuls, une démarche disciplinée de l’esprit et l’abandon résolu de la facilité sont les conditions de la réussite. Ce goût de l’imprécision, de la notation vague, que vous avez cru le privilège des disciplines « littéraires », il faut l’abandonner. Comme le mathématicien, c’est à un raisonnement rigoureux que vous demanderez de venir contrôler les données indispensables de l’inspiration, de cette intuition qui reste, ici comme ailleurs, le premier moment de votre recherche.
Comment, en effet, pouvons nous espérer. dans ce corps à-corps avec un texte, nous élever au dessus de la lettre, faire la synthèse des notations éparses, sinon par un bond soudain de l’esprit en avant, une hypothèse hardie qui vienne brusquement rendre éclatante, à un moment quelconque de notre travail, la ligne générale de la pensée ? Souvent, (et j’en appelle, hélas, à votre expérience), il semble que rien, dans la forme ou dans le style, ne doive nous arrêter ; nous avons compris les mots, parfois même les phrases, mais à condition de les considérer isolément. Et nous pensons, découragés, que « cette version ne veut rien dire ». Et pourtant, brusquement, avec une intensité qui emporte notre adhésion, le sens vient s’imposer à nous : alors, chaque élément se précise, s’intègre dans l’ensemble. Par la confrontation, les termes prennent leur vraie valeur, nous devinons déjà comment « doit », normalement, en toute logique, se terminer le texte ; tout semble désormais concourir à construire cet édifice dont les pierres, tout à l’heure, n’avaient pour nous qu’une valeur si limitée. Nous voici joyeux, pensant notre effort terminé, certains de l’exactitude de notre travail. Et bien, c’est alors que doit commencer ce fastidieux contrôle, cette vérification analogue à celle du savant, qui soumet son hypothèse à l’expérience. Il faudra reprendre pas à pas notre texte, bannir toute indulgence, retrouver les maillons intermédiaire£ de ce raisonnement dont le début nous a fait deviner la fin. Toute nuance, si bien adaptée soit elle à l’idée que nous nous sommes faite du texte, devra être passée au crible de la grammaire, de la logique, du bon sens. Ce que l’esprit de finesse nous avait fait concevoir, l’esprit de géométrie doit nous permettre de le retrouver.
Mais ce long cheminement, aussi bien que les bonds qui nous ont fait brûler les étapes, n’ont de réelle valeur que s’ils s’accompagnent d’un effort de sympathie qui nous porte vers l’auteur dont on découvre par delà les mots, la personnalité. C’est le génie d’un homme qui donne sa concision à une page de Thucydide ou de Tacite, sa densité à une pensée de Sénèque, sa logique impitoyable à un raisonnement de Platon. Les mots nous livrent un auteur, mais nous pourrions à bon droit dire, reprenant le moi de Pascal, « on s’attendait de voir un auteur, et on trouve un homme ». C’est vers cet homme que doit nous entraîner un élan plein d’amitié. Seule, en effet, la sympathie peut rendre fécond le contact avec un texte, seule, elle permettra de retracer la marche d’une pensée ; seul, enfin, cet accord de deux personnalités évite à la traduction d’être, dans une deuxième phase, une trahison.
Longtemps, et à toutes les époques, des esprits chagrins ont eu beau jeu de dénoncer les limites, les imperfections d’un genre dont ils découvraient seulement la difficulté. Aussi bien n’avons nous pas entrepris de justifier la traduction comme intermédiaire de la connaissance : ce serait aller à l’encontre de notre propos. Plus que la beauté de l’oeuvre créée, c’est le travail du créateur qui nous semble ici digne de notre admiration.
Quoi de plus difficile, en effet, que de formuler dans une autre langue, une pensée dont nous croyons cependant avoir senti pleinement la valeur ? Ces nuances, dont nous parlions tout à l’heure, les dictionnaires sont impuissants à les exprimer, contraints qu’ils sont par leur définition même d’envisager des cas généraux. C’est donc à nous qu’il appartient de choisir, d’essayer de retrouver dans notre Langue les harmoniques des mots latins ou grecs qui feront rendre au texte, pour des oreilles françaises, le même son qui enchantait, à Rome ou à Athènes, les auditeurs de Démosthène, les lecteurs de Virgile, les spectateurs venus frémir ou pleurer aux tragédies d’Euripide. Certes, une telle tentative suppose la connaissance étendue des ressources de notre vocabulaire, et ce serait déjà le mérite d’un tel exercice, que de nous obliger à la maîtrise de notre propre langue. Mais, ici comme ailleurs, l’artisan, fût il un maître-ouvrier, n’est pas l’artiste. Et la véritable traduction suppose la recherche, au plus profond de nous mêmes, de ces « correspondances » intimes qui unissent deux langues dans leur pouvoir de suggestion. Une même sensation, une même démarche de la pensée, devront être évoquées par des expressions souvent éloignées littéralement, mais en fait identiques dans ce qu’elles évoquent chez le lecteur ou l’auditeur. Nous éviterons ainsi le ridicule des expressions toutes faites, des clichés bons tout au plus pour les pages roses d’un célèbre petit dictionnaire. Ce jour viendra Peut être, où personne ne parlera plus de « médiocrité dorée » mais de « juste mesure », où les « Pères Conscrits » abandonneront leur cocarde pour retrouver un rang de sénateurs qui sied mieux à leur âge, où l’umbratilis doctor, dont vous aimez à faire un être mystérieux décoré du titre de « docteur ombratile », consentira à ne plus être qu’un « philosophe en chambre ». Peut être verrons nous cette époque heureuse, où la période de Cicéron, les politesses de Pline et les brûlants participes de Tacite cesseront de se retrouver, tristement confondus, sous la même étiquette de ce langage bizarre, qui n’a nulle autre part d’équivalent, et qu’il faut bien appeler le « style de version ». Une fois abandonnés ces chemins, larges et faciles, de la médiocrité, nul doute que vous preniez plaisir à travailler pour reproduire le caractère d’un texte, reflet fidèle du tempérament de son auteur. Peut être alors serez vous sensibles à l’effroi d’Enée devant la tempête, lorsque son murmur aura repris pour vous sa valeur d’évocation, et que cette onomatopée sera devenue sous votre plume un « grondement ». Peut être encore sentirez vous mieux peser sur vous l’atmosphère de crime et de délation, d’apparences et de certitudes de détail, qui faisait trembler les courtisans de Tibère ou de Caligula, lorsque vous aurez véritablement fait effort pour la retrouver, toute faite de choses tues et d’autres vite dites, dans un passage de Tacite, et si vous savez, pour la formuler, vous inspirer de Saint Simon plutôt que de Bernardin de Saint Pierre.

Art difficile, vraiment que celui qui prétend, pour demeurer
fidèle à la pensée d’un homme, au message d’un texte, l’adapter au génie d’une autre langue, au tempérament d’un autre homme. Art qui nous apprendra à nous méfier de nous mêmes, à solliciter constamment notre imagination, notre sens du pittoresque, mais pour immédiatement le soumettre au contrôle rigoureux de cette précision qui demeurera notre souci majeur.
C’est donc ce goût du terme exact, de la rigueur de la pensée et de l’expression, avec la maîtrise de notre langue, que vous donnera, je l’espère, la pratique de la traduction. Vous sentirez peut être alors combien c’est là jeu utile, passionnant pour l’esprit, susceptible d’apporter à celui qui en accepte les règles de grandes satisfactions qui effaceront les déceptions passagères. Un texte bien traduit, c’est d’abord un texte compris dans toutes ses nuances, c’est aussi un homme que l’on découvre, c’est enfin une page de français à qui l’on tente de donner une valeur propre. Et si, après un tel ouvrage, c’est un sentiment d’inachèvement, d’insatisfaction, qui demeure dans votre cœur, vous pourrez y reconnaître la preuve certaine que vous avez su tirer de votre travail l’essentiel de ce qu’il pouvait vous donner.
En effet, plus qu’un exercice de rigueur, plus qu’une occasion de sympathie, c’est enfin et surtout une leçon de modestie que nous pourrons demander à notre recherche. Le propre d’une traduction, c’est d’être, comme le savoir, infiniment perfectible.
Et je voudrais, en terminant, livrer à votre réflexion l’exemple d’un de mes maîtres, d’un de ces hommes à qui les études latines en France doivent une grande part de leur renom. Lui même, traducteur de plusieurs auteurs latins, il avait coutume, au début de chaque année, d’inviter ses étudiants, comme à un exercice profitable, à reprendre dans une collection bilingue son propre travail, en s’efforçant de l’améliorer. « Nul doute, ajoutait il, que vous y parveniez ». Nul doute, en tout cas, qu’une pareille leçon porte ses fruits.
Efforcez vous donc, mes chers amis, d’abandonner ce mépris que vous portez habituellement à des exercices pour vous fastidieux. Réservez ce mépris à la facilité. Apprenez à aimer, à travers les mots, la rigueur d’une pensée que l’on propose à votre étude, et à la restituer dans notre langue, comme un joyau qui a changé de forme, mais auquel vous aurez su conserver son éclat.

(Distribution des Prix 1953-54)


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