Discours prononcé à la distribution des Prix le 3 octobre 1915 par Edouard Robert, proviseur du Lycée d’Oran

samedi 30 novembre 2013

Mesdames,
Messieurs,
Mes Chers collègues,
Mes chers enfants,

Au moment où nous nous trouvons de nouveau réunis, au début de cette seconde année scolaire de guerre, notre première pensée doit aller vers ceux dont la place reste vide aujourd’hui parmi nous, qui sont partis sous les drapeaux et ne sont pas encore revenus, vers ceux surtout qui jamais plus ne reviendront. Notre premier geste doit être de saluer la mémoire de nos héros et de nos morts.
C’est d’eux surtout qu’il sera parlé en cette distribution de prix, qui aurait dû avoir lieu au mois de juillet et être la dernière leçon de l’année scolaire finissante , que les circonstances nous ont forcés à remettre à aujourd’hui, et qui devient ainsi la première leçon de l’année qui commence .
Cette traditionnelle cérémonie ne saurait être comme les années précédentes une fête joyeuse. Trop de deuils récents pèsent sur nos âmes ; trop d’angoisses étreignent nos cœurs ; trop de souffrances et de douleurs répandues à travers la France entière accablent les esprits et les corps.
Mais si elle emprunte forcément aux évènements que nous traversons un caractère de gravité et même de tristesse inaccoutumé, elle doit néanmoins être une manifestation de fierté et d’espoir, d’orgueil et de fierté pour tout ce qu’ont déjà accompli les nôtres , de confiance et d’espoir en ce qu’ils accompliront encore jusqu’au jour inéluctable marqué par le destin où la victoire viendra définitivement se fixer du côté où se livre le bon combat pour la Vérité , la Justice et le Droit.
Et c’est pour cela que vous ne voyez pas ici aujourd’hui le cérémonial habituel. Pas de musique retentissante ! La musique de notre glorieux régiment de zouaves, que vous aviez coutume d’entendre en des jours pareils , joue actuellement la Marseillaise sur le front de bataille au bruit de la canonnade .Et pourtant cette Marseillaise vous venez de l’entendre. On vous l’a chantée, chantée religieusement comme on chante un cantique, car jamais , depuis l’époque héroïque où elle fut chantée pour la première fois elle ne fut plus vraie qu’aujourd’hui ; jamais nous ne l’avons comprise , et sentie , et aimée comme depuis un an !
N’est-ce pas hier que contre nous , contre la France , contre les peuples laborieux et pacifiques , contre l’Europe libérale , l’étendard sanglant de la tyrannie germaine s’est levé ?
N’est-ce pas hier que dans les campagnes et les villes héroïques de la Belgique martyre , qu’à travers les Flandres , les régions du Nord de la France ,les plaines de la Champagne ,les forêts de l’Argonne ,les montagnes des Vosges , on a entendu rugir les féroces soldats des hordes teutonnes savamment barbares ? N’est-ce pas hier qu’ils ont égorgé les fils et les compagnes de nos combattants , martyrisé les vieillards et les prêtres ,outragé les femmes et les vierges ,mutilé les petits enfants ? N’est-ce pas demain qu’arrivera le jour de gloire , le jour si longtemps attendu ,si ardemment espéré de la grande revanche ?
Et de même tout-à-l’heure ,après avoir écouté avec recueillement ,en songeant à ceux qui ont déjà donné leur vie à leur pays ,l’hymne consacré par notre plus grand poète à ceux qui pieusement sont morts pour la patrie ,à la fin de cette séance ,avant de retourner à la tâche quotidienne ,vous redirez la strophe de notre chant national où vous promettez d’entrer dans la carrière quand vos aînés n’y seront plus .
Cette cérémonie n’a pas non plus ,comme de coutume ,un président, représentant officiel du Ministre de l’Instruction publique . Celui-ci a jugé que c’était au chef de la maison qu’en cette circonstance il appartenait de s’adresser à ses élèves et à leurs parents , simplement , sans apparat, pour leur dire surtout ce qu’avait été ,pendant la tourmente de cette année tragique ,la vie de leur Lycée, quels souvenirs ils en devaient garder, quels enseignements ils en devaient tirer .
Et c’est pour obéir aux ordres du grand Maître de l’Université que seul aujourd’hui, mes chers enfants , votre Proviseur vous parlera avant qu’on proclame et qu’on vous remette les récompenses méritées par votre travail de l’année écoulée.
Nous nous étions séparés , au mois de juillet de l’année dernière, en vous donnant avec confiance rendez-vous pour le mois d’octobre suivant . On pouvait envisager l’avenir avec sérénité . Jamais notre Lycée n’avait été plus prospère .Il avait atteint un effectif d’élèves qu’il n’avait jusque là jamais connu et qui devait s’accroître encore à la rentrée suivante . Comme celui des élèves , le nombre des maîtres augmentait chaque année. Des travaux étaient entrepris pour agrandir nos locaux et recevoir une population sans cesse grandissante . On agitait des projets de construire un second lycée à Oran. Nous nous réjouissions des résultats de nos efforts et des succès toujours plus nombreux de nos élèves.
Quand nous nous sommes retrouvés au mois d’octobre, que de changements étaient survenus ! L’abominable guerre actuelle était déchaînée depuis deux mois. Nous nous retrouvions , à la fin de ces tragiques vacances de 1914,fort diminués en nombre . Comme vos pères, et vos frères ,et les fiancés de vos sœurs , vos maîtres et les plus grands de vos camarades étaient sous les armes . Déjà 22 de vos maîtres étaient mobilisés , professeurs , professeurs-adjoints, répétiteurs, surveillants. Douze autres devaient les rejoindre au cours de l’année ou pendant ces dernières vacances. Parmi vos camarades des grandes classes, en Mathématiques, en Philosophie, en Première ,même en seconde et en Troisième une soixantaine s’étaient transformés en soldats , soit qu’ils étaient appelés avec leur classe, soit pour avoir devancé l’appel , soit parce qu’ils s’étaient engagés pour la durée de la guerre. Plusieurs parmi ces derniers m’ont demandé de leur conserver leurs places au Lycée. Ils nous reviendront à la fin de la guerre . Nous les accueillerons avec une particulière émotion, une juste fierté, grandis par le sacrifice , admirables d’avoir voulu momentanément pour servir leur pays quitter la plume pour la baïonnette . Et le Lycée se glorifiera de compter parmi ses élèves des héros de la grande guerre !
Il a donc fallu avec un personnel réduit de plus d’un tiers pourvoir à l’enseignement et à l’éducation des mille cinquante élèves qui ont fréquenté le Lycée malgré la guerre .Et ce fut une année d’improvisation et de fièvre et aussi de fatigues . Les professeurs , les répétiteurs, les administrateurs restant se multiplièrent , acceptèrent avec allégresse de lourds services et des tâches inaccoutumées. D’anciens maîtres se présentèrent spontanément pour combler les vides, tel le dévoué M.Mouneyrat qui bénévolement sortit d’une retraite bien méritée par de longs services, mit ses -8 ans d’expérience à la disposition du Lycée et dirigea toute l’année, sans une défaillance une classe de 7ème .Il se dispose à continuer son effort pendant cette seconde année de guerre . Qu’il en soit ici publiquement remercié !
Que soit également remercié et honoré par vous en ce jour notre très aimé doyen , M.Vaussy , qui a dépassé l’âge de la retraite, dont la carrière s’achève entourée du respect et de la reconnaissance des nombreuses générations qu’il a élevées et dont il a élevé les enfants, et auquel il ne manquait, pour avoir donné l’exemple de toutes les vertus professionnelles , que de les avoir pratiquées au-delà du terme fixé par la loi, au delà peut-être des limites qu’aurait du lui assigner le souci de sa santé !
Parmi ceux qui n’appartiennent pas à l’Université, ont apporté leur concours au Lycée je dois une mention particulièrement émue à un exilé de la noble et infortunée Belgique , au commandant Govaërts de l’armée Belge , qui , réformé pour infirmités contactées en se battant pour son pays, s’est réfugié en Algérie après la prise d’Anvers. Nous avons été fiers de pouvoir lui offrir une chaire d’histoire et vous vous souviendrez toujours de l’honneur qui vous aura été fait de recevoir les leçons d’un maître venu de ce petit pays qui fut si grand dans l’adversité et le respect de la foi jurée.

Et que vous dirais-je que vous ne sachiez déjà des femmes qui font partie de notre personnel ? Dépensant sans compter leurs forces pour suppléer les professeurs des classes élémentaires appelés sous les drapeaux , assumant des tâches plus lourdes ou nouvelles pour elles , oubliant leurs angoisses de femmes et de mères ,les deuils qui les frappaient ou qu’elles redoutaient ,refoulant leurs larmes , simplement, sans étalage , elles sont restées fidèles à leur tâche, vous enseignant par leur exemple ce qu’en des époques tragiques savent être les vraies femmes françaises .
Et ainsi se sont empressés autour de nous tant de dévouements , tant de bonnes volontés, que nous avons pu , sans trop de difficultés, conserver intégralement à notre Lycée les cadres de son enseignement, que les études ont suivi leurs cours normal et qu’en fin d’année les succès aux examens ont été plus nombreux et plus brillants que jamais .
Et pourtant quelle physionomie différente , plus ardente et plus inquiète à la fois , a pris la vie de votre maison, vous l’avez éprouvé comme moi , mes jeunes amis . Sans doute vous avez vécu cette année en privilégiés du sort , loin des privations , des misères ,des souffrances de la guerre . Les visions d’horreur ont été épargnées à vos yeux .Vous n’avez pas été , comme certains de vos camarades du Nord et de l’Est , chassés par la guerre de vos Lycées et de vos Ecoles ; vous n’avez pas eu l’honneur douloureux , comme d’autres , comme je l’ai eu moi-même en 1870 à Colmar , lorsque j’avais votre âge , d’entendre le canon rythmer les leçons de vos professeurs . A peine , à la foin de l’année scolaire , quelques blessés , quelques convalescents , quelques pittoresques Sénégalais sont-ils venus dans votre lycée partiellement transformé en hôpital , vous faire souvenir des souffrances et des héroïsmes lointains . Et cependant cette année de votre vie scolaire restera ineffaçable dans votre mémoire pour avoir été toute pénétrée de la gravité des évènements. Vous vous rappellerez avec quelle attention, douloureuse ou enthousiaste vous écoutiez le professeur interrompant sa classe pour vous lire du haut de sa chaire ou la citation glorieuse ou le deuil nouveau, vous apprendre d’une voix changée l’action d’éclat, ou la blessure , ou la mort d’un de vos maîtres ou d’un de vos camarades d’hier. Vous vous rappellerez vos collectes spontanées, votre participation aux œuvres de guerre , vos souscriptions pour le soulagement des misères françaises , ou belges , ou serbes , vos dons empressés aux combattants et aux blessés. Vous vous souviendrez surtout et longtemps de ces tableaux, tableaux d’honneur émouvants , qui dans le Péristyle du Lycée chaque jour sollicitaient votre attention parce que chaque jour s’y inscrivaient de nouveaux noms , et devant lesquels vous restiez graves « et émus, vous inclinant silencieusement devant le témoignage toujours plus grand des héroïsmes accumulés.
Inaugurons donc en ce jour , mes chers enfants, en quelque sorte , le culte de nos morts , de ceux surtout qui vous laissent de grands souvenirs à méditer, une noble tradition à poursuivre .
Et d’abord que l’exemple et la leçon donnés par nos maîtres ne soient jamais oubliés par vous !
Voici la première victime de la guerre , le plus à plaindre certes de nos chers disparus puisqu’il est mort sans avoir combattu, qu’il n’a pas été tué à l’ennemi ! Pauvre et jeune Yves GUERRIER ! Séduisante et sympathique figure ! Intelligence d’élite , cœur d’or , âme ardente et enthousiaste ! Agrégé et débutant dans le professorat avec la fougue et la foi de ses 23 ans et les deux raisons qu’il avait d’aimer la France , étant à la fois historien et fils de général ! N’ayant pu, à cause de sa santé servir son pays par l’épée, il en avait voulu étudier l’histoire et le développement. Au jour de la mobilisation il était aux côtés de son père , il rêva de l’accompagner à la frontière. N’ayant pu être officier en temps de paix, il aurait voulu au moins être soldat pendant la guerre . Avec le bel enthousiasme de ses 24 ans il offrit à la Patrie sa foi et sa vie ! On l’écarta à cause de sa santé et son cœur trop fragile s’est brisé de douleur parce que son offrande n’a pas été acceptée !
A côté du nom de ce jeune , inscrivons celui d’un de nos anciens ! Celui d’OLIVA . En lui habitait une âme droite, un esprit mûr et libéré. Il sortait du peuple, celui-là ! Sa carrière a été toute entière de labeur, d’efforts, de conquêtes dues à un travail acharné. Instituteur, puis répétiteur, puis professeur, ayant acquis tous les titres, il quitta l’Université qu’il aimait pour le Barreau qu’il honorait de son travail et de sa probité .Il avait fondé une nombreuse famille donnant l’exemple des vertus domestiques comme il donnait celui des vertus civiques. Et par sa foncière droiture il s’était imposé à l’estime de ses concitoyens. Ame simple, il concevait le devoir sous une forme simple ,immédiate , impérieuse. Et voilà pourquoi , dès le début de la guerre ,il n’hésita pas à faire passer ses obligations envers sa Patrie avant ses obligations envers sa famille. Capitaine de territoriale aux zouaves il estima que les galons d’officier qu’il s’honorait de porter pendant la paix lui faisaient un devoir de se mettre au premier rang au jour du danger. Et il est tombé en pleine mêlée en pleine gloire, pendant un assaut ,à la tête de ses hommes, dans ce confluent de l’Aisne et de l’Oise où les zouaves livrèrent de si rudes combats ! Inclinez-vous très bas, jeunes gens , devant ce bel exemple qui honore à la fois l’Université et le Barreau et glorifiez en votre cœur celui qui a su offrir à son pays , en toute simplicité, selon sa manière, avec sa propre existence, l’avenir même et la douleur des siens .il y aura demain juste un an qu’il m’écrivait de Sathonay :
« Je pars demain sur la ligne de feu et si par malheur j’étais tué ,je viens vous prier de dire à mon enfant que son père a fait simplement son devoir de français et de soldat ».
Ce qu’il me chargeait de dire à son fils, je le lui répète aujourd’hui devant vous tous : « Oui, mon cher petit, ton père s’est conduit en bon français et en brave soldat et si nous prenons l’engagement de veiller sur tes jeunes années, sur celles de tes frères, de vous rendre dignes de ton père, nous ne faisons qu’accomplir un devoir, que payer une dette d’admiration et de reconnaissance. ».

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Et voici encore une simple et loyale figure , celle d’un de vos maîtres les plus actifs et les plus distingués , M. Joanny MARTIN ,professeur de 7ème , Sergent de Zouaves au moment de la mobilisation ,promu adjudant , il est tombé le 12 juillet aux Dardanelles à la tête de ses hommes . C’était un professeur émérite ; il mettait autant d’expérience et d’habileté dans son enseignement que de cœur et d’affection pour ses petits élèves qui l’aimaient bien. Je sais les larmes qui ont coulé dans certaines familles quand sa mort a été connue . Il laisse deux petits orphelins, qui déjà avaient perdu leur mère et qui grandiront désormais isolés et sans leurs soutiens naturels, n’ayant plus d’autre famille que le Lycée où a exercé leur père, d’autre héritage que le souvenir de ses mérites et de sa mort glorieuse.
La veille de son départ pour l’Orient il était venu ma faire ses adieux. Avec une émotion poignante il m’avait recommandé ses enfants et il était parti emportant mes promesses auxquelles, avec l’appui de l’Université et votre aide, mes chers collègues, je ne faillirai pas.

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J’évoquerai aussi le souvenir de LAVERGNE , un des meilleurs parmi nos répétiteurs. Déçu dans ses projets d’entrer à l’Ecole de Saint-Cyr, il avait été dans l’Université l’homme de devoir et de discipline qu’il aurait été dans l’Armée. Il attachait la plus grande importance à l’opinion qu’avaient de lui ses chefs, dont la confiance et l’estime lui apparaissaient , en sa modestie silencieuse , comme la plus désirable récompense de son dévouement. L’état précaire de sa santé l’avait fait retenir dans les services de l’arrière , mais il n’eut de cesse qu’il fût désigné pour le front où il est tombé héroïquement dans les tranchées du Nord . « Il est mort en brave , m’écrivait son colonel , regretté de tous ses chefs et de tous ses camarades. » Nous penserons souvent à la vieille mère dont il était l’unique enfant et qui finira sa vie dans les larmes et la solitude .

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Et la place d’honneur dans le rappel de nos morts ne doit-elle pas être réservée au plus généreux, au plus fier , au plus émouvant de tous , à notre cher et glorieux BALLONGUE , parce que son exemple , jeunes gens, qui m’écoutez, est plus que tout autre capable de vous faire sentir la splendeur du sacrifice consenti à un haut idéal .
Ah ! il est bien un des nôtres celui-là ! L’Algérie et l’Université peuvent être fières d’avoir donné à la France une si belle conscience . Enfant d’Oran, élève brillant et sympathique de notre Lycée , normalien d’élite, reçu agrégé à sa première présentation au concours, il avait eu le bonheur de revenir dans sa ville d’origine pour y débuter dans une carrière dont il était enthousiaste. L’avenir s’annonçait radieux devant lui, aux côtés d’une jeune femme qu’il connaissait depuis l’enfance et dont la pensée ne l’avait pas quitté pendant le cours de ses études. Un enfant allait bientôt venir parer son nouveau foyer de nouvelles grâces et de nouvelles joies. En sa foi juvénile d’éducateur il se montrait justement fier d’être le successeur immédiat du maître excellent qui l’avait formé, de M.CARON dont il gardait le culte et vénérait l’exemple. Il avait pu assister aux derniers moments de son maître bien aimé et mesurer l’étendue du dévouement de ce professeur qui mourut lui aussi stoïquement à son poste , ayant jusqu’à l’épuisement complet donné à l’Université et à ses élèves ses dernières forces et ses dernières pensées.
L’exemple de CARON trouva en BALLONGUE une âme préparée à le recevoir et à le faire fructifier. BALLONGUE fut le digne élève et le vrai successeur de CARON.
Il s’annonçait comme un maître admirablement doué. Les qualités de cœur et de la conscience égalaient chez lui la clarté de l’intelligence et l’étendue du savoir. Son année de début se termina sur un succès sans précédent : tous ses élèves réussirent à leurs examens.
Mais comme soldat il fut encore plus grand. Parti dès le premier jour comme sous-lieutenant de réserve au 2ème régiment de Zouaves , il participa aux exploits du glorieux régiment oranais. Il eut la pure joie de collaborer à la bataille libératrice, de recevoir et surtout d’exécuter l’ordre fameux « avancer ou mourir ». Il fut un des vainqueurs de la Marne où il vit tomber autour de lui les meilleurs des enfants d’Oran, où il fut lui-même blessé une première fois.
La poitrine traversée par une balle , de son lit d’hôpital, il m’envoyait ce cri de confiance et d’enthousiasme : « Il faut que je retourne là-bas, que je retrouve mes mitrailleurs et ce sera beau si nous pouvons fouler les rives du Rhin ! Quand ce sera fini je serai tranquille et je consentirai à redevenir le modèle des professeurs et des pères de famille…Je vous jure que les zouaves furent héroïques ! Pas un n’a reculé, mais le soir il ne restait de notre bataillon que des débris. Des zouaves blessés me disent qu’il ne reste que 40,50 hommes par compagnie. Mais les blessés guériront, d’autres zouaves se lèveront, la victoire est à nous et c’est le cœur plein d’espoir que je vous dis au revoir ! »
Et parce que ce professeur transformé en officier unissait dans une même pensée sa mission d’éducateur et sa tâche de soldat il terminait par cette phrase qui le mesure pleinement ; « Vous verrez quels hommes, après la victoire, nous vous dresserons ! »
A peine guéri, sans congé de convalescence , sans repos au dépôt, il court de nouveau à sa besogne guerrière frémissant de haine et impatient de vengeance : « Plus il y en aura à venger , m’écrivait-il, plus nous serons forts de haine accumulée. Je repars avec plus de confiance que la première fois. J’espère retrouver mes mitrailleurs et pendant de longs jours être sur la première ligne pour épuiser toutes mes rancunes et toutes mes cartouches . »
Promu lieutenant au mois de décembre il parcourt les étapes victorieuses de ses zouaves avec la même fermeté et la même vaillance . « J’ai une santé de fer, un cœur d’airain , une confiance que rien ne peut ébranler et que partagent nos chers et admirables zouaves. Rien ne lassera notre patience. »
Et l’on ne sait vraiment pas qui il faut davantage admirer, de ces braves qui méritent l’éloge d’un tel chef, ou de ce professeur devenu officier qui reporte sur ses soldats simples et rudes les trésors d’affection et de dévouement qu’il pensait réserver à ses seuls élèves .

« Le lieutenant BALLONGUE , m’écrivait le colonel DECHIZELLE, honore grandement l’Université en général et votre Lycée en particulier. Non seulement il dirige ses sections de mitrailleuses avec un une compétence remarquable , mais en plus avec un dévouement absolu. Il passe son existence aux tranchées , ne les quitte que pour prendre quelques instants de repos. Il partage la vie de ses hommes, mange avec eux ; aussi en est-il adoré . »

Blessé une seconde fois , il refuse de se laisser évacuer. En mars il est décoré sur le front de la Légion d’Honneur. Et tout de suite il songe à la fierté de ses amis , de ses collaborateurs d’Oran . Il tient à faire rejaillir sur son cher Lycée un peu de l’éclat de sa gloire .

« Je ne veux pas retarder d’une minute , m’écrit-il, la joie d’apporter dans votre maison une bonne nouvelle : je viens d’être décoré ,devant le front de ma compagnie , de la croix de la Légion d’Honneur . J’attache à l’honneur qui vient de m’être fait un prix inestimable et je ne crois pas avoir assez fait pour le mériter. Il me crée des obligations pour toute la vie. Qu’elle est belle si vous saviez , cette croix que le colonel a épinglée tout-à-l’heure sur ma vieille vareuse toute trouée ! Je ne puis pas la regarder sans avoir la gorge serrée et je ne puis pas croire qu’elle est assez gagnée ! »

Ah ! si elle a été bien gagnée et elle a été largement payée !
Le 28 avril, BALLONGUE tombait fièrement à son poste d’honneur dans une tranchée des plaines de Flandres, tué sur le coup par un obus. « La mort du lieutenant BALLONGUE, a écrit son colonel , a été un deuil pour tout le régiment, car il avait l’estime et l’affection de tous qu’il avait conquise par la droiture de son caractère, ses hautes qualités de cœur et d’esprit. Comme chef de la compagnie de mitrailleuses dont je lui avais donné le commandement, il s’est révélé un chef de premier ordre . Il était adoré de ses mitrailleurs qui le pleurent, car toutes ses heures de jour et bien souvent de nuit étaient consacrées à son unité. Il vivait constamment avec elle, ne ménageant jamais ni sa peine ni sa santé. Il représentait le Devoir fait Homme. »

A ce témoignage émouvant le Recteur de l’Académie associait quelques jours plus tard dans une lettre pleine de tristesse et de sympathie : « je viens d’apprendre à l’Ecole Normale la mort de ce cher et brave BALLONGUE. C’est avec un vrai et vif chagrin que je vous en fait part si vous n’êtes déjà informé. J’avais éprouvé dès le premier jour une vive sympathie pour ce jeune professeur et toute sa conduite depuis le débit de la guerre m’avait inspiré pour lui une affectueuse admiration. Que notre vieille Ecole et votre Lycée soient honorés par la mort de ce brave et gardent sa mémoire ! »

Voilà mes chers enfants, brièvement rappelées la fervente jeunesse et la noble fin de votre jeune maître. A lui plus qu’à tout autre s’applique la parole de St Augustin : « le Devoir avant tout, tout le devoir, rien que le devoir, c’était sa règle, c’était là sa foi ». Vous avez reçu de lui le plus bel exemple et la plus haute leçon de patriotisme ! Que le souvenir de sa vie et de sa mort , pieusement conservé en votre cœur, reste pour vous un modèle éternellement vivant !
A côté des suprêmes sacrifices, il est d’autres exemples qui, pour n’avoir pas coûté aussi cher, n’en sont pas moins dignes d’être connus de vous. Songez aux belles citations à l’ordre de son régiment, puis de son corps d’armée de M.SIX, votre respecté professeur d’histoire, capitaine de territoriale, au front depuis le mois d’octobre, et qui a participé cet hiver, puis ce printemps, aux rudes combats livrés autour de Souain, avec l’énergie et la belle humeur que vous lui connaissez. Songez à votre ancien répétiteur, M. SECHET, qui , mobilisé comme soldat d’infanterie coloniale, a successivement conquis par sa belle conduite sur le front les grades de caporal, de sergent, de sous-lieutenant et qui a mérité d’être cité à l’ordre du jour de l’Armée.
Souvenez-vous des blessures glorieuses de MM. CHEVASSUS,CIAVLDINI,RICAUD, de la vaillance de MM.ANTOINE,LEVET,FULCONIS,PERRENOT,HADIDA, professeurs, répétiteurs, surveillants au Lycée, tous actuellement au front.

Et laissez-moi aussi compter et louer comme un des nôtres le Docteur Jules COLOMBANI, médecin-adjoint de notre lycée , vice-président de la Société de nos anciens élèves. Aude-major au moment de la mobilisation il est aujourd’hui médecin-major de première classe, promu à ce grade supérieur avec le motif suivant : « Affecté par sa lettre de mobilisation à une unité maintenue en Algérie, a sollicité et obtenu une place dans une formation de l’avant. A fait preuve depuis le début de la guerre et en particulier pendant le bombardement de l’hôpital de Soissons de la conscience la plus haute des devoirs militaires unie à la compétence technique la plus éclairée. Désigné comme médecin-chef du champ de bataille de Soissons , a mérité une lettres d’éloges du commandant supérieur du champ de bataille. »

Attaché ensuite sur sa demande à la mission médicale française en Serbie ,il alla porter au vaillant petit peuple allié qui succombait sous le poids de la guerre et des épidémies, le réconfort de la science et du dévouement français. Et parce qu’il voulut soulager les infortunes lointaines il eut la douleur poignante de ne pouvoir se pencher sur le berceau où son petit enfant expirait et essuyer les pleurs de la mère .
Car il faut vous souvenir aussi des souffrances morales stoïquement supportées par quelques uns de vos maîtres. Les uns partis au front comme MM. CHEVASSUS et FULCONIS ont eu la douleur d’apprendre là-bas, loin des leurs, la mort de parents ou d’enfants. D’autres demeurés ici, comme MM. ESTEVE ou MOZZICONACCI, ont donné à la France leurs fils, vos anciens condisciples , et ont continué avec le même courage résigné, malgré leurs deuils glorieux, à remplir leurs obligations envers vous .
Il faudrait maintenant rapprocher des maîtres les disciples et relire à heute voix dans ce Palmarès exceptionnel, que vous conserverez comme un pieux souvenir, tous les noms de ceux qui sont partis, de ceux qui sont morts , de ceux qui ont été à la peine ou à l’honneur parmi les anciens ou les actuels élèves du Lycée.

Mais ils sont trop ! Et d’ailleurs leur modestie, qui se dérobe à mes amicales instances, ne m’a pas permis de recueillir tous les témoignages qui constitueront par la suite le Livre d’Or complet de notre maison.

Mais du moins je veux les glorifier tous ensemble comme ils le méritent et redire ici publiquement toute l’émotion et la fierté qu’ils ont provoquées si souvent chez leurs anciens maîtres, chez moi en particulier, par leur admirable conduite .

Messieurs et Chers Collègues, avouons-le sans honte et sans regrets : nous ne connaissions point pleinement notre jeunesse française . Sans doute, nous les aimions bien ces générations que nous avions vu se succéder devant nous. Nous l’aimions bien cette génération nouvelle qui grandissait sous nos yeux et se préparait à nous supplanter dans la lutte pour l’existence. Nous nous étions bien doutés qu’elle avait plus que nous l’impatience de l’action, qu’il y avait plus d’ambition dans ses yeux volontaires, plus de hâte à presser la vie, à lui demander des réalisations immédiates. Nous sentions bien qu’elle avait plus de muscles et mopins de nerfs, pour avoir davantage pratiqué le ballon et la course. Mais en pédagogues quelque peu myopes, en éducateurs à l’horizon quelque peu borné par l’application de nos programmes et de notre discipline, nous la jugions trop souvent d’un point de vue trop exclusif mesurant uniquement sa valeur au nombre des prix et des accessits que chacun emportait en des cérémonies semblables à celle-ci. Et cela fut bien une révélation pour nous que les médiocres en thèmes, les faibles en orthographe ou en mathématiques aient été aussi beaux sur le champ de bataille ou dans la tranchée que les BALLONGUE ou que les JULIA.

C’est que nous ne songions pas toujours assez à la véritable portée de notre enseignement. Nous pensions préparer seulement des bacheliers, de futurs avocats ou de futurs médecins, des ingénieurs ou des commerçants, des colons ou des fonctionnaires et , presque sans nous en apercevoir, par la seule force de cet enseignement , nous avons fait des hommes, nous avons fait des Français !

Tâche féconde, surtout ici , sur ce sol nouveau, au confluent des classes et des races, où l’enseignement du maître doit fusionner en un alliage homogène les éléments disparates venus de tant de points différents. Voyez notre Livre d’Or ! Non seulement vous y trouverez représentées plus de 20 générations successives de 1872 à 1896, mais vous y lirez , nimbés de la même auréole de gloire, des noms de toutes provenances, noms français venus de nos vieilles provinces, noms à désinence étrangères portés par les descendants des fils adoptifs de la France, noms d’Indigènes Musulmans, noms d’Israélites, noms plus touchants encore des enfants de ces Alsaciens et de ces Lorrains si chers à nos cœurs qui, après la défaite de 1870 et l’exil, ont reçu la large hospitalité de la terre algérienne. Témoin ce brave petit Marc FRIESS , le benjamin de nos morts , hier encore votre condisciple , tué en juin 1915 aux Dardanelles, à l’âge de 19 ans .

Tous ces enfants, entrés au Lycée avec la marque propre de leurs origines, y ont acquis mieux que des connaissances littéraires ou scientifiques : ils y ont pris contact avec l’âme même de la France ; ils y ont trouvé , au milieu d’un pays neuf, un ancien idéal et une vieille tradition.

Une tradition, je répète le mot, car il m’a frappé et il m’a touché par l’insistance avec laquelle il revient dans les nombreuses lettres que j’ai reçues, mes jeunes amis, de mes anciens élèves actuellement sous les armes . Au milieu des dangers courus, évoquant leurs souvenirs d’enfance et d’adolescence , à côté du rappel touchant de l’affection qu’ils ont conservée pour leurs maîtres ou leur vieux proviseur, ils répètent volontiers ce mot de tradition avec une gravité qui semble parfois au-dessus de leur âge : « Ai-je besoin de vous assurer , me dit l’un d’eux , que l’enseignement d’hier porte ses fruits aujourd’hui, que les vieilles traditions apprises au Lycée , président à nos actes , relèvent notre énergie dans les moments difficiles . »
« Si j’ai l’honneur , un jour de commander une section au feu, m’écrit l’autre, élève de l’école de Joinville , je m’efforcerai de suivre les traditions d’honneur et de bravoure du Lycée d’Oran et de revenir voir mes anciens professeurs avec au moins une citation . »En voici un autre, plus touchant encore , un brave petit élève de Seconde, d’humble famille oranaise, qui s’est engagé dès le début de la guerre sur mes conseils et qui m’écrit : « Je suis aux tranchées, où je surveille les sales boches. Soyez persuadé que je ne manquerai en rien à mon devoir de bon Français, me rappelant sans cesse les excellentes leçons de patriotisme que m’ont données mes professeurs du Lycée d’Oran. » Un peu plus tard , blessé à Ypres de 2 balles au genou, à l’annonce de la mort de MM.BALLONGUE et LAVERGNE : « J’ai appris avec fierté et douleur, m’écrit-il, les malheurs qui frappent le Lycée d’Oran. Mais le sacrifice de la vie ne coûte guère quand il sert à défendre une cause aussi belle que la nôtre .Nos professeurs dont nous sommes fiers nous ont inculqué de nobles sentiments patriotiques ; aujourd’hui ils nous prêchent l’exemple en nous traçant les premiers le chemin ; à nous de les suivre, et nous le ferons sans défaillir. Le Lycée d’Oran a fourni de grands soldats , bien préparés, fiers et heureux de la mission qui leur était confiée. Honneur donc au Lycée d’Oran ! »

Braves jeunes gens qui m’ont réservé la plus douce récompense de ma carrière ! Elle va finir bientôt avec la vieillesse qui s’approche. Je ne sais quel jugement sera porté sur elle : il ne m’appartient pas de le préjuger ; mais ce que je sais bien , ce que je puis hautement proclamer, c’est que j’ai beaucoup aimé la jeunesse , c’est que je l’ai guidée et conseillée avec affection, c’est que j’ai toujours placé en elle ma confiance dans l’avenir. Et voici que j’en suis largement payé puisque mes anciens élèves m’ont donné ce magnifique salaire de dépasser les espérances que je fondais sur eux !

« Si vous n’avez pas été , m’écrivait récemment l’un d’eux qui m’est particulièrement cher, si vous n’avez pas été les artisans de nos victoires, consolez-vous, vous en avez été les organisateurs : la jeunesse d’aujourd’hui est votre œuvre . Nous ne sommes ce que nous sommes que parce que nous vous avons eus . Les vaincus vous les avez vengés : vous avez créé leurs vengeurs ! »

Suprême récompense et suprême orgueil de notre vieillesse ! Après avoir été pendant 45 ans courbés sous l’humiliation d’être les fils des vaincus, de pouvoir dans nos derniers jours nous proclamer les pères et les éducateurs des vainqueurs !

Braves jeunes gens certes, qui ont pris dans les leçons de leurs maîtres la claire notion de la tradition française , qui ont compris qu’en se battant pour la civilisation et la liberté contre la barbarie et le despotisme des empires de domination, c’est à l’idéal même de la France qu’ils offraient leur jeunesse , leurs épreuves et leur sang ; de cette France qui fut toujours pour l’Univers civilisé une grande lumière et une grande personnalité morale , de cette France éprise de liberté , de justice , de fraternité , proposant au monde ses nobles principes , toujours prête à défendre , avec sa propre indépendance et sa propre grandeur , celle des autres nations , de cette France enfin dont on trouve l’action partout où , dans le passé , il y eut des opprimés à libérer, des faibles à soutenir, un idéal à affirmer, en Amérique , en Pologne , en Italie, en Grèce , en Serbie .

Et ces jeunes hommes, ces jeunes lycéens d’Algérie, ne sont-ils pas vraiment et entièrement les fils de ce pays dont Michelet disait : « Si l’on voulait entasser ce que chaque nation a dépensé de sang, et d’or , et d’efforts de toutes sortes pour les choses désintéressées qui ne devaient profiter qu’au Monde , la pyramide de la France irait montant jusqu’au ciel ! Et la vôtre , ô nations toutes tant que vous êtes ici ! Ah ! la vôtre : l’entassement de vos sacrifices irait au genou d’un enfant. »

N’ont-ils pas encore accru la dette du Monde envers leur pays ; n’ont-ils pas ajouté au patrimoine moral de la France ; n’ont-ils pas surélevé d’un étage prestigieux la pyramide dont parle Michelet ?

De cette tradition glorieuse et sacrée fondée par nos ancêtres, agrandie par vos pères, par vos aînés, par vos camarades d’hier, vous allez être bientôt, à votre tour , mes chers enfants, les héritiers et les dépositaires. C’est pour vous , pour leurs enfants et petits enfants que tous ils ont lutté, peiné , souffert et qu’ils sont morts . Ecoutez ce que disait votre maître Ballongue au moment de retourner au combat : « Ma femme m’écrit des lettres courageuses, pourtant elle attend notre enfant dans un mois et demi. Je vais travailler pour lui, pour qu’il vive tranquille ! »

Oui, Tous ils ont travaillé pour vous, pour que vous viviez plus tard tranquilles, à l’abri des menaces, des insultes et des violences de l’Allemand , dans l’honneur et dans la dignité nationale .
Vous ne voudrez pas que tant de sang répandu, tant de souffrances endurées, tant de larmes versées l’aient été en vain .
Il faut que de tous ces poignants souvenirs se lève une rude et durable leçon, leçon de haine, d’amour et d’énergie.
Et d’abord une leçon de haine ! Il en coûtera certes à l’intelligence française de cultiver ce sentiment atroce et inhumain, mais les Allemands nous l’ont appris et nous vous l’enseignerons à notre tour. Il vous faudra garder la sainte horreur de tant de brutalité déchaînée qui a fait reculer la civilisation de plusieurs siècles en arrière et mis l’Allemagne hors l’humanité. C’est la moindre reconnaissance que nous devions à ceux qui en Belgique et en Flandres ont souffert de la horde le martyre que vous savez . Il faudra vous faire pour ces brutes mystiques les exécuteurs implacables de la loi de vengeance de leur vieux Dieu ranci
unier et terrible qui poursuit l’iniquité des pères sur les enfants jusqu’à la septième génération et que la profondeur de l’abjection où après sa défaite sera maintenue la race maudite n’ait d’égale que l’immensité de ses crimes .

« Souvenez-vous, s’écriait le Recteur de l’Université de Paris , et qu’après vous se souviennent vos enfants et les enfants de vos enfants, longtemps, longtemps, longtemps ! Ce serai trahir les victimes que d’oublier leur supplice et de pardonner à leurs bourreaux. »

Que toujours reste gravée en vos cœurs la malédiction que prononçait contre eux devant vos camarades du Lycée Louis le Grand, le Grand Maître de l’Université :
« Que cela par vous soit à jamais retenu ! Que cela par vous ne soit jamais pardonné ! Si jamais un français essayait de l’oublier, que sa conscience en révolte lui refuse la paix des jours et le repos des nuits ! »

Tirez aussi des souvenirs de ce présent de grandeur et de deuil une émouvante leçon de pitié et d’amour . Quand la Patrie aura fait fructifier la victoire , réparé ses pertes d’hommes et d’argent , il y aura encore par toute la France pendant des années des douleurs inconsolables. Longtemps nous verrons , la taille plus courbée, marcher seuls dans la vie les vieux parents à qui la guerre aura pris l’orgueil de leur vieillesse. Longtemps nous passerons auprès de ces veuves trop jeunes, aux fronts résignés, qui n’auront même pas toujours la consolation de fleurir la terre où repose le père de leurs enfants. Et il y aura des fiancées qui ne réaliseront jamais les promesses de leurs rêves . Et il y aura le cortège infiniment triste des orphelins qui grandiront sans appui, à qui il faudra se frayer la route dans le sillage de gloire de leur père .Ecoutez la douloureuse plainte de cette jeune femme dont l’enfant ne connaîtra jamais son père : « Je suis très fière de la conduite et de la mort de mon cher mari ; mais cela n’atténue pas ma douleur qui est immense et cette auréole de gloire ne vaudra pas pour ma fille la présence auprès d’elle d’un père incomparable . » Sondez , à mesure que vous grandirez, ces douleurs ; penchez-vous sur elles, chaque fois que vous le pourrez, de toute votre sollicitude et tâchez , autour de vous, d’être les consolateurs de ces pauvres êtres à jamais désolés, à qui la guerre a pris l’unique tendresse dont ils comptaient étayer leur existence .
Enfin que tant d’épreuves fassent de vous au plus tôt des hommes d’énergie et de volonté ! Vous aurez bientôt à reprendre pour votre compte la grande tradition que vous lèguent vos aînés. Que cette pensée vous inspire dès votre sortie du lycée et qu’elle vous guide dans toute votre vie. Quelque carrière que vous suiviez, que vous soyez colons ou négociants, fonctionnaires ou soldats, que les hasards de la vie vous placent aux échelons supérieurs de la hiérarchie sociale , ou vous maintiennent à un rang plus modeste, n’oubliez pas que vous devez d’abord être dignes de la tradition française. Quoi que vous fassiez, quoi que vous lisiez, faites tout pour la gloire de la France ! Rude tâche certes ! Plus les générations se succèdent et plus est lourd en notre noble pays de France l’héritage de gloire et d’honneur qui revient à chacune . Pour en être dignes il vous faudra être très beaux , très grands , et très forts . Et vous le serez car il ne faut pas que ce soit en vain qu’aient coulé à torrents les pleurs des femmes et le sang des hommes.

« Sacrifice sanglant vous ne serez pas vain
Si de nos cœurs blessés a jailli débordante
Cette source de feu, communion ardente
De tout un peuple élu pour un destin divin !

Sang de nos morts, dont notre terre est arrosée,
Sang de nos jeunes morts, tout mêlé de nos pleurs,
Tout pénétré du sel amer de nos douleurs,
Vous êtes la plus noble et féconde rosée !

Sang clair qui bondissiez sous la chaleur du jour,
Sang chaste et valeureux, où fermentait la race,
Où des siècles d’esprit, de bravoure et d’audace
Ont versé librement une ivresse d’amour ,

Par vous s’achèvera la redoutable épreuve !
Et comme dans nos champs, tout gonflés de tombeaux,
L’herbe croîtra plus drue et les épis plus beaux,
Dans les âmes aussi la moisson sera neuve .

…………………………………………………..

Et les saintes vertus, les vertus des aïeux ,
La Droiture, l’Honneur, la Justice éternelle ,
Avec la Charité plis divinement belle,
Nous guideront encore aux clartés de leurs yeux,

Et dans tous ces élans de généreuse flamme,
Dans cette ascension de triomphants efforts ,
C’est vous qui revivrez, sang de nos jeunes morts
Espérance immortelle et rançon de nos âmes !

Et maintenant, mes chers collègues , mes chers élèves, retournons à notre tâche quotidienne. Remettons-nous dès demain à l’œuvre . Si parmi nous les uns sont trop âgés et les autres trop jeunes, si les forces ont abandonné les uns et ne sont pas encore venues aux autres pour être, dans les tranchées et sur les champs de bataille, les glorieux soldats de la lutte présente, nous , pouvons et nous devons être les ouvriers plus obscurs et plus modestes de l’avenir.
Cet avenir que vous portez en vous , mes chers enfants , nos dernières forces vous aideront à le préparer, en attendant le retour de ceux qui, ayant combattu et sauvé la France et la civilisation, seront vos véritables maîtres , car ils vous apprendront à vivre , comme ceux qui ne reviendront pas vous ont appris comment il fallait savoir mourir .

Rappelez-vous que la France triomphante , mais meurtrie et sanglante, en deuil de tant de ses fils , verra en vous son espoir et sa consolation, en même temps que sa force future. Elle pleure sur ses morts mais elle sourit à ceux qui se préparent à vivre .

Lorsque Andromaque faisait ses adieux à Hector, partant pour les combats où il devait périr, elle puisait son réconfort et sa vaillance dans la vue du petit enfant qu’elle serrait dans ses bras. Comme elle la Patrie endolorie « vous berce sur son sein parfumé et vous sourit à travers ses larmes ».

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Commentaires

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samedi 26 juillet 2014 à 18h56 - par  Ballongue Michèle

Bonjour,
Louis Alfred Ballongue était le frère de mon grand-père Louis Ballongue.
Merci de me permettre de retrouver ce texte émouvant.
"Le vrai tombeau des morts, c’est le cœur des vivants".
Grâce à vous, nous pourrons transmettre à nos descendants.

Logo de cocheteux
mercredi 4 décembre 2013 à 20h36 - par  cocheteux

J’ai lu d’une seule traite et quasiment sans reprendre ma respiration ce discours émouvant. Vraie leçon de patriotisme, de reconnaissance.,d’histoire et d’émotion ,on ne peut s’empêcher de rapprocher ces exhortations des platitudes actuelles.

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