L’Etranger - La Peste - Noces, l’Eté (Albert Camus)

jeudi 24 janvier 2013

Les incontournables :
- L’Etranger (1942)
- La Peste(1947) dont l’action se déroule à Oran
- Noces , l’Eté (1939),- recueils d’essais et d’impressions dont un magnifique "Le Minotaure ou la Halte d’Oran" -,
- et une œuvre considérable qui a valu à son auteur d’obtenir le Prix Nobel de Littérature 1957.
- A découvrir, en particulier, son magnifique ouvrage posthume - Le premier Homme dont Gianni Amelio a tiré un film.

Extrait de L’ETE : "Les Plages d’Oran"

Oran a aussi ses déserts de sable : ses plages. Celles qu’on rencontre, tout près des portes, ne sont solitaires qu’en hiver et au printemps. Ce sont alors des plateaux couverts d’asphodèles, peuplés de petites villas nues, au milieu des fleurs. La mer gronde un peu, en contrebas. Déjà pourtant, le soleil, le vent léger, la blancheur des asphodèles, le bleu cru du ciel, tout laisse imaginer l’été, la jeunesse dorée qui couvre alors la plage, les longues heures sur le sable et la douceur subite des soirs. Chaque année, sur ces rivages, c’est une nouvelle moisson de filles fleurs. Apparemment, elles n’ont qu’une saison. L’année suivante, d’autres corolles chaleureuses les remplacent qui, l’été d’avant, étaient encore des petites filles aux corps durs comme des bourgeons. À onze, heures du matin, descendant du plateau, toute cette jeune chair, à peine vêtue d’étoffes bariolées, déferle sur le sable comme une vague multicolore. Il faut aller plus loin (singulièrement près, cependant, de ce lieu où deux cent mille hommes tournent en rond) pour découvrir un paysage toujours vierge : de longues dunes désertes où le passage des hommes n’a laissé d’autres traces qu’une cabane vermoulue. De loin en loin, un berger arabe fait avancer sur le sommet des dunes les taches noires et beiges de son troupeau de chèvres. Sur ces plages d’Oranie, tous les matins d’été ont l’air d’être les premiers du monde. Tous les crépuscules semblent être les derniers, agonies solennelles annoncées au coucher du soleil par une dernière lumière qui fonce toutes les teintes. La mer est outremer, la route couleur de sang caillé, la plage jaune. Tout disparaît avec le soleil vert ; une heure plus tard, les dunes ruissellent de lune. Ce sont alors des nuits sans mesure sous une pluie d’étoiles. Des orages les traversent parfois, et les éclairs coulent le long des dunes, pâlissent le ciel, mettent sur le sable et dans les yeux des lueurs orangées. Mais ceci ne peut se partager. Il faut l’avoir vécu. Tant de solitude et de grandeur donne à ces lieux un visage inoubliable. Dans la petite aube tiède, passé les premières vagues encore noires et amères, c’est un être neuf qui fend l’eau, si lourde à porter, de la nuit. Le souvenir de ces joies ne me les fait pas regretter et je reconnais ainsi qu’elles étaient bonnes. Après tant d’années, elles durent encore, quelque part dans ce cœur aux fidélités pourtant difficiles. Et je sais qu’aujourd’hui, sur la dune déserte, si je veux m’y rendre, le même ciel déversera encore sa cargaison de souffles et d’étoiles. Ce sont ici les terres de l’innocence.

Lien : Albert Camus


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