La Soif des Hommes (film de Serge de Poligny) (1949)

mardi 22 janvier 2013

C’est le seul film qui, pendant la période de l’Algérie française ait relaté la vie des premiers colons français

Heureux ceux qui ont pu le voir !!!

(Présentation de Robert TINTHOIN,
illustrée par des dessins de Jean-Marie TINTHOIN, ex-élève du Lycée Lamoricière).

En 1947, paraissait, le roman de Suzanne Pairault, "Le Sang de Bou-Okba", et deux ans après, le 13 septembre était projeté à Oran, pour la première fois, "La Soif des Hommes", le film noir et blanc du metteur en scène Serge de Poligny qui s’en inspirait.

L’action se passe dans une plaine de sol ingrat, couverte de friches, pins tordus par le vent, cistes gluants, quelques lentisques et d’innombrables palmiers nains. L’été, l’atroce sècheresse est aggravée par le sirocco et les sauterelles qui ne laissent rien derrière elles que du désert.

Il ne s’agit pas de la "colonie agricole" créée en septembre 1848 à Hassi ben Okba – le Puits d’Okba – mais ce pourrait être le village de Sainte-Barbe-du-Tlélat, à 28 km au sud –est d’Oran, adjugé en 1846 à un personnage qui renonça à s’y installer.

Sur son territoire existent un bordj gardé par le sergent Bouvard et ses Zouaves surveillant la route, parcourue deux fois par semaine par la diligence d’Oran, et une auberge tenue par un Espagnol, Lopez, assisté d’un serveur fidèle.
Les premiers colons, artisans, ouvriers en chômage, soldats libérés du service, "venaient, écorniflaient un coin de brousse puis repartaient". Sur douze maisons, neuf seulement sont encore occupées par des pionniers et des ouvriers maçons italiens, spécialisés dans la construction. Le village à peine né semble dépérir, par suite de maladie, de misère et du danger. Chacun plante n’importe quoi, n’importe comment, l’un du blé, l’autre du maïs, un troisième des betteraves, les uns des cultures de France, les autres celles des Arabes et des Espagnols ; ils essaient le lin, la luzerne, le fourrage".
A proximité, quatorze kabyles (lisez "Berbères") descendus des collines voisines, ont construit leurs gourbis de pierre sèche, au haut du village l le père Ahmed, deux fils, deux petits-fils, des femmes, des enfants, prêts à entreprendre le défrichement sous la direction des colons.

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En 1847, un petit fermier corrézien, Broussolle, acheteur de 30 ha incultes, arrive avec ses 2 filles de 16 à 18 ans, Julie (à l’écran Dany Robin) et Alise (à l’écran Andrée Clément). Il se contente de produire du fourrage, élève une baraque en planches, puis fait construire par les Italiens sa maison, un hangar et une écurie. Le défrichement est écrasant. Au bout de trois mois, il sème 8 ha en blé.

Après la reddition d’Abd-el-Kader au général de La Moricière, le 23 décembre 1847, le sergent du bordj, Bouvard (à l’écran Georges Marchal), se lie d’amitié avec le fermier Broussolle ; découragé par ses maigres résultats, celui-ci lui propose de demeurer dans sa ferme jusqu’à la moisson, puis de lui donner sa fille en mariage … et sa terre.
Bouvard poursuit le défrichement avec l’équipe de Berbères qu’il sait commander et guider mais n’a qu’un but : planter de la vigne dont il a vu des treilles pendant ses campagnes autour de Mascara.
Les mois d’hiver passent dans la fièvre de la plantation. Il arrive à persuader Broussolle de le laisser planter 22 ha, épouse l’aînée des filles, Alise, et s’identifie avec la vigne. Il capte une source et l’équipe d’un "élévateur à six ailes" capable d’irriguer 590 ha. La cadette des filles Broussolle, Julie, n’est pas insensible aux avances du serveur espagnol Pablo, ce qui ne convient pas à Bouvard.
La première récolte de blé est presque nulle dans la région : les minotiers d’Oran achètent cette céréale produite en abondance dans la mitidja. Bouvard équilibre ses dépenses en allant faire du troc avec les tribus du Sud. Sa femme Alice est victime d’une fausse couche, en allant porter la soupe à un colon voisin malade. Elle est accablée de douleurs à la suite de la perte de son enfant et Bouvard est déçu car il mettait tous ses espoirs d’avenir sur cette naissance.

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Au lendemain des journées de février 1848, huit familles déportées pour avoir participé à l’insurrection, arrivent à Bou Okba. Ce sont des imprimeurs, ébénistes, teinturiers, ferronniers d’art. Ces nouveaux-venus ne veulent pas travailler, lisent les journaux, prononcent des discours politiques, boivent, dansent, au profit de l’aubergiste Lopez. Bouvard s’amourache un temps de la femme de l’un d’eux. Ces "Parisiens", qui démoralisent les vrais colons, sont renvoyés en France.

Bouvard ne pense qu’à ses vignes, adaptées à la sècheresse grâce à leurs racines profondes. Il monte la garde la nuit, fait construire un cellier et un chai pour plus de 5000 hl de vin. La récolte de blé s’annonçant bonne, il commande douze foudres en France pour 2000 francs qu’il emprunte au Juif Bendayan. Pendant le printemps, il surveille la taille, met les sarments sur fil de fer, laboure lui-même "ses" vignes et procède au déchaussement. Des pluies torrentielles ruinent les propriétés cultivées en blé, notamment celles du colonel de Langeac qui a chargé Bouvard de surveiller son domaine de Saint Bathilde qu’il vient d’acheter.
Bouvard rechausse, chaule et surtout soufre "ses" vignes qui ont bien résisté aux intempéries et prospèrent.

Sur ces entrefaites, Bouvard surprend la cadette Broussolle en coquetterie avec un colon célibataire qu’il corrige et s’en va retrouver Julie, chez un de ses amis, Braun, du café du "Rendez-vous des Patriotes", à Oran.

En 1849, le choléra s’abat sur la région d’Oran. Broussolle s’entête à rester à Bou Okba, puis est atteint par l’épidémie. Il décide sa fille Alise à aller chercher Bouvard à Oran, car il comprend que, seul, l’ex-sergent peut assurer la vendange. Par testament, il cède son domaine de Bou Okba à sa fille Alise et décède.

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Bouvard revient à la ferme et son premier geste est d’aller visiter "ses" vignes, mais, à son tour, il est terrassé par le choléra. Il décide de lutter contre la maladie pour procéder à la vendange. Alise le soigne. Les colons voisins, minés par l’épidémie, en sont réduits à vendre leurs terres à bas prix : les 40 ha de l’un, et les 52 ha de l’autre, Bouvard les rachète en empruntant à nouveau 6000 francs à 5% au Juif Bendayan : il a donc 8000 francs de dettes, mais compte rendre le tout après la vendange.
Dès qu’il se sent mieux, il va voir "ses" vignes en plein épanouissement. "Elles sont belles comme la vie" et rapprochent Alise de son mari.

En septembre 1849, c’est l’apothéose : la vendange bat son plein. "Dans le matin rayonnant, dans les vignes, la théorie de 25 vendangeurs élève les couffins d’où les raisins s’écroulent…" Dans le chai, "plongés dans le raisin jusqu’à mi-corps, les hommes foulent en chantant. Bouvard et un colon manœuvrent le levier du pressoir… Alise et une amie préparent la repas de midi des vendangeurs : poulet au riz… Bouvard est las mais heureux : la récolte est belle, elle emplit les douze foudres."
A la nuit tombante, les vendangeurs regagnent leurs gourbis où les attend le méchoui de Bouvard qui leur distribue huile et sucre. Au cellier, l’ex-sergent et ses aides, nus jusqu’à la ceinture, travaillent encore à minuit, à la lueur d’une lampe à huile suspendue aux poutres du toit. "Une odeur de vin emplit le chai. Le vin coule dans la rigole, pareil à du sang." Bouvard dort à côté des foudres. A l’aube, il annonce à Alise :"La récolte dépasse tout ce qu’on avait pu espérer. Il faut cueillir pendant trois jours et fouler encore le lendemain ; avec l’écumage, on en aura jusqu’au soir."
Alise comprend que la vigne a donné son fruit, la vie continuera dans le vin. Bouvard travaille la nuit entière au chai. Il compte qu’il a récolté plus de 1500 hl, travaille une seconde nuit, ferme les foudres et laisse la nature finir son œuvre. Bouvard part à Oran chez Braun, auprès de Julie.

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Pour Alise, "ni la mort de son père, ni la maladie de son mari, ni la vendange n’ont rein changé. Bouvard a rempli son devoir envers le domaine puis est retourné où l’appelle l’amour. Restée seule, elle se ressaisit : "le monde apprendra qu’il faut compter avec elle…" Elle a perdu la partie, mais elle reste la "maîtresse" de Bou Okba, la "propriétaire" des vignes. Elle ne travaillera plus que pour Bou Okba.

"Cependant, chemin faisant, sur la route d’Oran, Bouvard pense à "sa" récolte : 1500 hl, au cours de 22 francs l’hecto… 33000 francs, moins 8000 empruntés à Bendayan, soit 25000 francs ….
Il apprend par Braun que le colonel de Langeac veut vendre les 100 ha de son domaine de Sainte Bathilde pour 2500 francs tandis que Braun lui offre d’acheter la totalité de ses 1500 hl à 40 franc l’un, soit 60000 francs". Il se voit achetant 100, 200, 1000 ha, et la plaine se couvrant de vignes à perte de vue. "Son domaine, c’est la Terre…"

Alise va à Oran et annonce à Braun qu’elle attend son mari à Bou Okba. Mise en présence de sa sœur Julie, elle lui dit que, pour son père, comme pour elle, elle n’existe plus.
Bouvard achète les 100 ha du colonel de Langeac. Cela lui fait 195 ha. Il comprend "qu’il a aimé Bou Okba, l’a créé de son désir, de sa volonté, de son rêve, des muscles de ses bras, de son cerveau, de ses sueurs au soleil de midi, de ses nuits d’inquiétude et de veille."

Julie, affectée par la malédiction de son père, se décide à épouser Braun. Bouvard rentre à Bou Okba où il a tant à faire. Demain, il mettra les Berbères sur les terres achetées aux autre colons : "Tu verras comme on va travailler", dit-il à Alise : c’étaient ses premiers mots d’amour.
"L’amour de la Terre avait été plus fort que l’amour de Julie".

"Ainsi la réussite de quelques-uns, comme Bouvard, repose sur le sacrifice des soldats tombés lors de la conquête, des colons décimés par le choléra, sur les échecs et les départs des pionniers découragés."
"C’est à tous ces morts que l’Oranie française devait sa vie et sa survie !!"
"La réussite est promise aux hommes laborieux et tenaces, également maîtres d’eux-mêmes".
Comme le disait, en 1949, lors de la présentation du film, Jean Jeannin, "nous avons voulu insister sur le caractère constructif de ces pionniers de la colonisation française."

"La Soif des Hommes" est l’histoire d’un d’entre eux que la soif de Possession a tourmenté … la soif de l’Amour…, la soif de l’Argent…, la soif du Vin qui se vendra bien."

Les producteurs du film se sont attachés à respecter scrupuleusement la vérité historique en faisant appel à un documentaliste qui a compulsé les Archives Nationales pour illustrer les maquettes du village de Bou Okba, construit en vraies grandeurs, en poutres et en plâtre, le camp et la ferme Broussolle, la chambre d’Alise, le café-auberge de Lopez, l’installation du puits et de la noria, l’arrivée des Parisiens de 1848, le méchoui des vendangeurs, le café Braun d’Oran…

Serge de Poligny a reconnu "qu’à l’époque de l’élaboration difficile de son film, M. Tinthoin, Archiviste départemental, a été le premier en Algérie à comprendre l’ampleur du sujet. Il lui a apporté l’aide précieuse de son érudition et lui a fait découvrir, au terme d’une randonnée de 600 km, les sites les plus spectaculaires d’Oranie pour y tourner le film", notamment l’emplacement du domaine de Bou Okba, dans la plaine désertique de Sidi Mohammed Ben Aouda, dans la vallée de la Mina, à 16 km au sud de Relizane, et le paysage des dunes de la Macta parcourues par Julie et Bouvard quand ils quittent Bou Okba.

Robert TINTHOIN +
Directeur des Archives Honoraire
Géo-historien de l’Oranie

Notes :
1. Dans la revue de "L’Algérianiste" :
-  Madame Laval, de Toulon, signale que le film existe à la Cinémathèque de Paris (N° 33 p. 69 de mars 1986
-  M. Firmin Ellul, de Saint-Raphaël, précise qu’il "a assisté, comme reporter, à des scènes tournées dans les rochers de la "Cueva del Agua", près du port d’Oran, ainsi qu’à une scène d’adieu sur un voilier amarré à l’extrémité du môle. Ce film, je l’ai revu à la télévision (ORTF) en 1965-66. Il est donc normal qu’il soit aux Archives. Quand le repassera-t-on ? Ce serait une belle occasion pour un "Dossiers de l’écran"… Je me souviens d’un détail amusant : les ouvriers agricoles musulmans, occupés aux travaux des champs, avaient revêtu leurs plus beaux atours ; tous avaient de magnifiques turbans d’une blancheur éclatante" (N° 35 p. 77 de septembre 1986)

2. Référence du roman de Suzanne Pairault, "Le sang de Bou Okba" : Les deux Sirènes – Editions Aillaud, Bastos et cie – Paris – 1er trimestre 1947.
3. Mme et M. Robert Tinthoin et leur deuxième fils ont assisté au tournage des scènes à Sidi Mohamed Ben Aouda, en 1948.

Liens : IMDb et Allo Ciné


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